Hommage aux grandes figures littéraires de la Nahda.

Dès sa prime jeunesse, Abderrahman a développé un profond engouement pour le mouvement culturel suscité par la Renaissance arabe et a manifesté un très vif intérêt pour la poésie moderne qui lui parvenait du Proche et du Moyen Orient, où elle s’était propagée au cours du XIXème et au début du XXe siècle. Il était impressionné par l’ampleur du mouvement qu’avait pris la tradition de culture islamique en Egypte où l’Université Al Azhar, secondée par les médersas et autres collèges du Caire, jouait un rôle prépondérant, tandis qu’en Irak, les centres de Baghdad, Mossoul et Basra, ainsi que le grand Najaf et Karbala maintenaient une longue tradition éducative, En revanche, l’éducation islamique était moins centralisée en Syrie qu’elle ne l’était en Egypte et en Irak. Seuls émergeaient dans ce domaine les centres de Damas, Alep et Tripoli, auxquels étaient rattachées les écoles provinciales de Jérusalem, de Naplouse et les multiples médersas éparpillées ça et là dans le pays. Pendant qu’en Egypte, le système éducatif était fortement centralisé entre les mains de cheikhs réputés pour le très haut niveau de culture et des sciences linguistiques qu’ils dispensaient à l’Université du Caire, en Syrie il était au contraire caractérisé par une plus grande ouverture sur le monde extérieur et disposait ainsi d’un horizon bien plus étendu que celui de l’Egypte, surtout lorsqu’on pense que la Syrie englobait dans sa sphère géographique les régions du Liban et de la Palestine et avait des liens privilégiés avec certains pays limithrophes comme la Turquie qui étendait sa domination sur de vastes territoires de l’Europe Orientale placés sous la dépendance de l’Empire Ottoman.

Notre poète a eu un véritable engouement pour la poésie qui nous a été léguée par cette période au cours de laquelle la classe intellectuelle s’était fixée comme objectif au début du XIXème siècle, de moderniser la langue arabe, afin d’en faire un moyen de culture et de communication opérationnel et de la rendre plus accessible au renouvellement du vocabulaire requis par les progrès réalisés au niveau de la recherche scientifique et de la mise en oeuvre de nouveaux outils techniques dictés par l’évolution des temps modernes, quitte à y procéder à une simplification de la syntaxe en même temps qu’à une introduction de néologismes que les grands maîtres de la langue arabe se sont évertués à construire, soit par “Al qiyas”. ou analogie, à partir de mots déjà existants, soit, comme termes d’emprunt leur ayant permis d’élaborer des nouveautés lexicales empruntées, au besoin, à une source étrangère, au cas où la langue arabe se trouvait en porte-à=faux par rapport à l’évolution rapide des sciences et des arts et à l’usage de plus en plus fréquent des produits les plus avancés de la technique moderne.

Le jeune Abderrahmane, dont le goût pour les études linguistiques et grammaticales s’était déjà manifesté par des essais d’écriture et de pseudo-créations poétiques, avait une admiration sans borne pour les poètes de la Renaissance arabe qui, non seulement ont contribué à dynamiser les règles de grammaire à la fois au niveau morphologique et sur le plan syntaxique, tout en développant des branches annexes aux études grammaticales avec l’approfondissement de sciences linguistiques complémentaires, matérialisées par l’étude de la sémantique, qui aide à mieux saisir le sens des mots, de la stylistique qui met en valeur la littéralité des textes et l’usage qui y est fait des figures de style et de rhétorique, et de la léxicographie, qui permet d’étudier le vocabulaire de la langue et l’établissement des lexiques et des dictionnaires.

Au cours d’une soirée littéraire organisée le 12 mars 1992 à Salé par l’Union des Ecrivains du Maroc sur le thème “Renaissance et renouveau de la poésie marocaine contemporaine – Lectures dans le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji” , le professeur Mohammed Benchérifa s’est félicité dans une allocution improvisée de ce que la publication de l’oeuvre du poète disparu constituait un maillon important dans le processus de documentation du mouvement littéraire de la période contemporaine au Maroc et a exprimé le souhait que ce processus se poursuivît à l’instar de ce qui était constaté en Egypte, en Syrie et en Irak où le mouvement de renaissance était marqué par des contours bien définis, illustrés par des études littéraires qui se complétaient les unes aux autres et faisaient l’objet de recherches universitaires qui les mettaient à la portée du public des lecteurs et de ceux, parmi eux, qui s’intéressaient aux investigations littéraires et poétiques.

Le professeur Benchérifa a tenu à préciser qu’Abderrahman Hajji était parmi les rares poètes et hommes de lettres du Maroc a avoir entretenu des relations fructueuses avec les poètes de l’orient arabe. Il nous a laissé un certain nombre de poèmes qu’il avait composés lors de la visite effectuée au Maroc vers la fin des années cinquante par le poète égyptien Aziz Abada, suivie de celle du doyen des lettres arabes, Taha Hussein, auquel il a dédié deux poèmes, l’un à titre d’accueil, l’autre faisant l’éloge de son essai sur les leaders d’opinion de la Grèce antique et de celle effectuée par le poète irakien Réda Chabibi auquel il a dédié un de ses plus longs poèmes avec près de 120 vers.

L’orateur précité a poursuivi son rappel des principales étapes au cours desquelles le poète disparu s’est trouvé en contact avec les représentants de l’école néoclassique moderne, qu’il a connus à titre personnel au cours des voyages qu’il a effectués pendant la troisième décade du siècle écoulé dans différents pays européens, et en particulier en Andalousie où il avait l’habitude de se rendre tous les ans pour y visiter les vestiges de la civilisation mauresque et renouer le contact avec les grands maîtres de la poésie andalouse et dans la région de Vichy où il allait pour des raisons de santé et profitait des jours où les cures n’étaient pas programmées pour se rendre à sa guise au bord du Lac Léman afin d’y rencontrer les grandes figures de la classe intellectuelle qui y venaient régulièrement en provenance du Proche et du Moyen Orient.

Abderrahmane Hajji était très fasciné par les nouvelles orientations de la création poétique et cherchait à en appréhender l’évolution en remontant aux origines culturelles de la poésie arabe moderne. Il estimait que la Renaissance littéraire, de son nom arabe “Annahda”, a été annoncée par le chroniqueur et historien Abderrahman Al Jabarti dès le début du XIXème siècle, lorsqu’il avait prédit qu’une prise de conscience du retard des pays de l’orient arabe sur l’Europe était en train de voir le jour et que l’émerveillement des élites devant les progrès réalisés par l’occident, méritait une mention particulière dans les annales des causes ayant contribué au lancement du mouvement historique de la littérature arabe moderne.

Comparant la situation de notre pays avec les progrès réalisés dans la partie orientale du monde arabe, tant sur le plan culturel que dans les domaines économique et social, il constate que le nouveau courant littéraire a été accompagné par une modernisation parallèle de l’appareil étatique, appuyée par la fondation d’une imprimerie nationale, la rénovation des structures de l’armée et la mise en place d’une politique éducative fondée sur l’ouverture des écoles laiques et l’envoi de missions estudiantines à l’étranger et notamment en Europe où elles étaient appelées à compléter leur formation en parachevant leur parcours universitaire. Abderrahman voyait dans ce train de réformes autant d’axes de nature à nous servir d’orientations dans la réflexion que le Maroc devrait engager pour moderniser les structures pour le moins désuètes dans lesquelles notre pays semblait s’éterniser.

Abderrahman Hajji était un fervent admirateur du processus de modernisation entâmé en Orient et ce tant au niveau du mouvement néoclassique, de son nom arabe “Al Ihya” ou “revivification” qui s’est fixé comme objectif de “réinventer le patrimoine arabe classique” qu’à celui du mouvement moderniste, de son nom arabe “Al Iqtibas” où les hommes de lettres allaient puiser leur inspiration dans la production littéraire européenne. quitte à adapter les oeuvres choisies aux textes destinés à la version arabe, ou du moins à en imiter la conception ainsi que certaines idées maîtresses.

Dans la panoplie des poètes et des écrivains de cette époque, auxquels notre poète s’intéressait plus qu’à beaucoup d’autres, un auteur occupe une place privilégiée dans la grille de ses préférences. Il se nommait Al Jawahiri et était le principal précurseur du mouvement néoclassique qui se dissinait au tournant du siècle. Abderrahman Hajji partageait avec lui une admiration commune pour les grands poètes de l’âge d’or, tels qu’Al Moutanabbi et Al Bouhtouri, et avait la même prédilection qu’il allait avoir quelques années plus tard pour la production poétique des représentants de l’école néoclassique que représentaient Ahmed Chawki, considéré tantôt comme “le Prince des Poètes”, tantôt comme “le Poète des Princes” et Hafid Ibrahim, qu’on désignait par le surnom “Poète du Nil”, Notre poète était fier de briguer le même cursus que celui d’Al Jawahiri. Il fréquentait lui aussi les cercles littéraires de Salé qu’il aimait à comparer à la ville de Najaf, qui a vu naître le poète irakien et où les cercles littéraires étaient particulièrement actifs. Pour lui, la “prestigieuse” ville de Salé a joué le même rôle que la ville de Najaf qui a été à l’avant garde de la lutte menée en 1920 contre la politique coloniale britannique. Comme lui, notre poète entendait orienter ses poèmes vers une thématique politico-sociale et était convaincu de la nécessité d’enrichir la forme poétique classique en évitant que la conception de l’écriture qui essaie de faire le joint entre l’héritage de la culture ancienne et la révolution linguistique qui était en train de s’opérer, soit incompatible avec les nouvelles tendances de la modernité.+

Le professeur cité plus haut nous informe qu’Abderrahmane Hajji avait des rapports avec les poètes du Mahjar et a souligné à cet égard qu’en 1957, il lui a été donné de se rendre aux Etats Unis à l’invitation de son frère Abdelkrim qui avait choisi New York comme ville de séjour et lieu idéal pour l’exercice de ses activités commerciales. C’était pour lui une occasion inespérée d’entrer en relations avec les poètes et hommes de lettres du Mahjar qui ont émigré en Amérique sans renier leur identité d’origine qu’ils ont essayé de sauvegarder en se groupant autour d’une société littéraire créée par son Président fondateur Gibran Khalil Gibran, sous le nom de “Rabita Alqalamiya” (l’Alliance de la Plume) dans le souci de poursuivre la production littéraire que les uns et les autres avaient entâmée dans leur pays d’origine et de promouvoir la publication de journaux et de revues destinés à préserver la production poétique et littéraire de chacun d’eux.

Il ne lui a certes pas été donné de connaître personnellement le créateur de ce mouvement littéraire , qui était lui-même poète, peintre et philosophe, Jabrane Khalil Jabrane, mort en 1931 à l’âge de 48 ans, mais il avait connaissance de l’essentiel de son oeuvre, et surtout de son ouvrage sur “les idées révolutionnaires” qui avait été brûlé sur la place publique sur ordre des Autorités Ottomanes et lui avait valu d’être considéré comme un athée par l’église maronite.

Mais il avait noté de lui cette citation extraite d’une de ses correspondances sur le thème de l’amour:

“Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme, qui navigue de port en port. Si votre gouvernail et vos voiles se brisent, vous ne pouvez qu’être balloté et aller à la dérive, ou rester ancré au milieu de la mer. Car la raison règnant seule est une force qui brise tout élan. Et la passion livrée à elle-même est une flamme qui se consume jusqu’à sa propre extinction”.

De plus, une lecture du “Prophète”, son principal ouvrage, lui a permis d’apprécier cette conception restrictive de la liberté telle qu’il l’a exprimée dans la citation suivante:

“Vous ne saurez être libres que lorsque même le désir de parvenir à la liberté deviendra pour vous un harnais, et lorsque vous cesserez de parler de la liberté comme d’un but et d’un achèvement”.

Eminemment culturelle, l’association comptait parmi ses membres actifs une pléiade d’hommes de lettres tels qu’Ilya Abou Madiy, poète et éditeur de la revue Al Samir, Mikhael Nayima, Rashid Ayoub, Nasiyb Ariyda, Noudra Haddad et son frère Abd Almasiyh Haddad, éditeur de la revue Assayeh.

Le premier contact que mon père a eu avec les membres de cette association a été organisé par Almassih Haddad qui, non seulement a regroupé à cette occasion toute l’éminence grise constituée par les principaux hommes de lettres du Mahjar, mais en plus lui a remis un certain nombre de recueils de poèmes où étaient éditées les créations artistiques de chacun d’eux, ainsi que des exemplaires de Numéros choisis de la revue qu’il dirigeait. Il lui a en outre communiqué l’adresse personnelle d’Ilya Abi Mady et l’a informé qu’un rendez-vous avait été convenu avec le poète, malgré son état de santé déficient, pour une visite de courtoisie à son domicile.

L’auteur de ces lignes ayant eu le privilège d’accompagner son père en 1957 à la demeure d’Ilya Abi Mady dans le quartier de Brooklyn à New York, se rappelle que le grand poète libanais, affaibli par une maladie incurable, nous a reçus au perron de son domicile, vêtu d’une robe de chambre rouge, et nous a invités à le suivre au salon attenant à sa bibliothèque. C’est là que son hôte lui a lu le poème qu’il a composé à l’occasion de cette visite, avant de lui en remettre le texte portant une dédicace écrite. Mon père a tenu à y faire l’éloge des recueils de poèmes qui ont fait la réputation de ce grand poète du Mahjar, portant comme intitules les noms de lieux où il allait chercher la source de son inspiration poétique, à savoir “les rivières” et “les bosquets”. Mais, après avoir consacré la plus grande partie du poème à renouveler la formulation de ses voeux les plus profonds pour un très prompt rétablissement, il termine le dernier vers en lui rappelant que sa guérison est de nature à redonner vie aux cénacles littéraires et à la classe intellectuelle en général qui expriment leur inquiétude de se voir un jour privés des créaions artistiques qu’Abou Madiy avait l’habitude de servir régulièrement sur les colonnes de son journal Assamir.

En guise de remerciement, Ilya Abou Mady lui a fait don d’une série de ses ouvrages et lui a conseillé d’éviter de suivre son exemple en répondant à toutes les invitations qui lui étaient adressées de participer aux soirées bachiques organisées à tour de rôle dans l’une ou l’autre des capitales arabes. Il lui a demandé de tout mettre en oeuvre pour ménager sa santé et ne pas succomber à la tentation de l’exposer à l’état déplorable dans lequel il se trouvait lui-même vers la fin de sa vie.

En quittant le domicile d’Ilya Abiy Madiy, mon père était plongé dans une réflexion méditative et récitait au fond de lui-même un poème dont seul le génie créatif du poète libanais pouvait se targuer d’être l’auteur, Ce poème, composé de plusieurs strophes de cinq hémistiches chacune, commençait ainsi:

Que c’est étonnant cette épouvante du noir
Qui fait que, jusqu’aux os, tu trembles tous les soirs.
Tu te vois tout chancelant devant ton miroir,
Aspirant à dormir d’un éternel sommeil.
N’as-tu point d’amis qui sur tes tourmentes veillent?

Les appréhensions de notre auteur étaient largement fondées, puisque deux mois seulement après cette visite, le grand poète libanais a quitté le monde des vivants pour la vie éternelle auprès de son Créateur.

Abderrahmane Hajji avait une prédilection particulière pour les poètes du Mahjar, et surtout pour ceux parmi les plus importants d’entre eux, qui étaient les membres les plus actifs de “l’Alliance de la Plume”, y compris les deux plus importants membres fondateurs que nous venons de citer, Jabrane Khalil Jabrane et Ilya Abou Madiy. Toutefois, il serait peut-être exagéré de prétendre que mon père connaissait l’intégralité de la production littéraire des poètes de l’immigration, dont le nombre, évalué par un moteur de recherche s’approcherait de la cinquantaine. Mais, tout ce que nous pouvons confirmer avec certitude est qu’un certain nombre d’ouvrages se trouvaient constamment au chevet de notre auteur et faisaient l’objet d’un recours permanent comme sources de référence.

Parmi ces ouvrages, il estimait que celui qui dominait de loin tous les autres, portait comme titre “le tamis” ( Al Ghirbal ) et était suivi du “livre de Mirdad” où Mikhael Na`ìyma s’était imaginé un récit allégorique derrière lequel il mettait en exergue la morale de la religion, et où il décrivait le fond de la nature humaine dans ses rapports avec le divin. Une comparaison de l’esprit transcendant qui caractérise un tel ouvrage invite notre auteur à valoriser le signe distinctif d’une série de poèmes qu’il avait classés parmi les poèmes mystiques, afin de mieux mettre en valeur le rapport étroit qui les liait à l’esprit religieux fortement inspiré de la vision islamique et des enseignements du Coran.

L’intérêt qu’il portait à cette période l’a amené à s’intéresser à la création poétique des auteurs les plus éminents de la renaissance littéraire du monde arabe. C’est ainsi qu’en syrie, il a pu prendre connaissance des écrits de Nassef Alyazijy sur la grammaire, la logique, la rhétorique et la prosodie ainsi que des études qui lui avaient fait découvrir le patrimoine arabe des âges d’or et l’oubli dans lequel il était tombé.
Un autre auteur retenait particulièrement son attention. Butos Albustaniy, qui pouvait se targuer d’avoir une double culture arabe et européenne, contribuant ainsi à élargir les horizons de la Nahda. Celle-ci lui doit un dictionnaire: “Mouhit Almouhit” une vaste encyclopédie : “Dairat Almaarif” un journal : “Nafir Sourya” et une revue littéraire : “Aljinane”.

Les historiens et les chercheurs littéraires pourront, à la lumière des expériences vécues par le poète Abderrahman Hajji, se rendre compte de l’influence qu’il a subie au contact des grands poètes contemporains et ne pas hésiter à le classer parmi les hommes de lettres qui étaient très imprègnés de l’héritage culturel des anciens et savaient apprécier les accents de modernité qui donnaient du relief à l’esprit créatif de l’école néoclassique

Abderrahman se réclamait ainsi à la fois des anciens et des modernes en ce sens que, d’une part, il était un de ces poètes linguistes dont la production poétique pouvait à juste titre être considérée comme un specimen, sinon le dernier, de la poésie classique où il était difficile de le distinguer des grands maîtres de l’âge d’or de la poésie arabe, celle de l’ère abbasside en particulier à l’instar de l’oeuvre poétique d’Al Moutanabbi et autres grands noms parmi les sommités de cette florissante période et, d’autre part, il puisait certaines de ses sources d’inspiration dans la poésie moderne, celle de la Renaissance, la poésie de Chawqui et de Hafiz Ibrahim en Egypte, celle de Rossafi, Zouhawi et Chabibi et bien d’autres de l’Irak et de la Syrie.

En définitive, on peut à juste titre le considérer comme un continuateur du mouvement de la renaissance poétique arabe, ayant pris le relai au Maroc au cours de la première moitié du siècle écoulé, tout comme le poète prodige Abou Alkassem Al Chabbi était pendant cette même période le porte drapeau de la Nahda en Tunisie. Les deux poètes ont reçu une éducation trditionnelle, l’un à Zeytouna de Tunis, l’autre à la Karawiyine de Fès. Ceci ne les a pas empêchés de suivre le même itinéraire en ce sens que l’un et l’autre ont participé au mouvement de révolte contre les méthodes désuètes de l’enseignement traditionnel qui était dispensé au sein des deux universités et à l’élaboration d’un cahier de revendications mettant en lumière le train de réformes qu’il fallait adopter de toute urgence pour y introduire le système requis de l’enseignement moderne. Ils ont participé aux débats souvent très animés des cercles littéraires et ont souvent été sollicités par la classe intellectuelle des deux pays pour animer une série de conférences sur des thèmes littéraires et poétiques. Abderrahmane s’est proposé de commencer son cycle de causeries sur “la poésie araba antéislamique”, tandisqu’Abou Alqassem Al Chabbi a prévu au moins deux conférences, l’une sur “la vision poétique des Arabes”, l’autre sur “l’imagination poétique et la mythologie arabe”. Mais nos deux poètes se sont heurtés à des difficultés de parxours. Abderrahmane a dû faire face à des démêlés avec je Controleur Civil de la ville de Salé qui a mis plus de trois mois pour lui délivrer l’autorisation requise par une conférence à caractère exclusivement culturel. De son côté, le jeune conférencier tunisien a provoqué une véritable levée de boucliers dans l’assistance

La langue poétique, par Ahmed Chanoun

Extraits du mémoire sur “la portée de la langue poétique dans l’oeuvre d’Abderrahman Hajji” réalisé en 1994 par Ahmed Chanoun en vue de l’obtention de la license ès lettres.

Les débuts de la littérature marocaine ont fait l’objet de critiques et de jugements malveillants. Il leur était reproché tantôt d’imiter le style d’écriture du fiqh, tantôt d’être une simple continuation de la production littéraire antérieure. Il a fallu attendre les études réalisées au tournant du siècle pour voir passer les écrits littéraires de l’étape de l’autodéfense à celle de la confirmation de leur identité, ce qui a permis à la littérature marocaine de redorer son blason en prenant conscience de son ipséité.

Partant de cette donnée, l’auteur du mémoire s’est intéressé à l’idée d’effectuer dans ce domaine une recherche plus approfondie en optant pour un sujet qu’il a étudié et analysé à travers le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji, à savoir “la langue poétique”. Le choix de ce Recueil comme étalon de mesure et ouvrage de référence pour une étude pratique se rapportant à la langue poétique se justifie par un certain nombre d’arguments que l’auteur de l’étude a résumés comme suit :

  1. L’absence prolongée du poète de la scène littéraire jointe au manque d’informations du public de sa production poétique , écrit Mr Chanoun, sont autant de motifs qui nous ont déterminés à opter pour une analyse méticuleuse de la personnalité du poète et, à travers elle, de la littérature marocaine afin d’entrer ainsi par la grande porte dans le domaine de la recherche que nous nous proposons d’explorer.

    Le poète faisait partie des hommes de lettres marocains qui se distinguaient par l’imagination créatrice et qui mettaient leur génie et leur talent au service de la littérature pour qu’elle développe sa fécondité et nourrisse son inspiration innovatrice. Abderrahman Hajji appartenait à une pléiade de poètes qui ont vécu en symbiôse avec les premières générations du XX ème siècle.

  2. Nous avons cherché des études d’évaluation de l’oeuvre créatrice du poète. Mais nos tentatives sont demeurées sans succès, abstraction faite de quelques articles parus çà et là dans les journaux nationaux. Cette lacune nous a confirmés dans la conviction de rendre au poète la considération qu’il méritait, voire à prendre fait et cause pour lui, car plus qu’aucun autre il mérite la considération et l’admiration qui doivent lui étre dues.

Ceci est un avant-propos introductif de l’étude dont la première partie a été orientée vers l’analyse de la langue poétique perçue dans son contexte original et les changements qu’elle a subis. La seconde et la troisième partie ont été consacrées à deux études d’application, ayant pour objectifs l’une une analyse détaillée de la langue de l’auteur à travers son répertoire poétique, compte tenu de ses sources et de sa portée, et l’autre un essai d’explication du texte du poème ” Le printemps des Poètes” sur le triple plan thématique, créatif et lexical. Mais, ce qui intéresse l’auteur du mémoire ici est de se limiter à l’analyse de la langue poétique telle qu’elle ressort du Recueil de Poèmes ayant fait l’objet d’une analyse détaillée dans les développements qui lui sont consacrés dans la seconde partie de l’étude.

Source et portée de la langue poétique

Promenade à travers le Recueil de Poèmes

Il est possible, écrit l’auteur du mémoire, qu’une lecture attentive de l’oeuvre d’Abderrahman Hajji ou de quelques uns de ses poèmes, nous donne une idée des thèmes et des sujets que le poète a abordés et exposés dans sa langue poétique. Mais, l’allusion faite à la thématique des poèmes ne doit pas cacher notre souci de mettre davantage l’accent sur le lexique langagier et poétique dont le poète se sert pour agrémenter la composition de ses poèmes.

Les thèmes que l’auteur a choisis pour en faire la toile de fond de ses poèmes sont nombreux et variés. Contrairement à beaucoup d’autres poètes de sa génération, il ne sacrifie pas à un thème précis la variété des autres thèmes auxquels son oeuvre poétique doit toute sa richesse, En d’autres termes, Abderrahman Hajji ne s’est pas fait connaître comme un grand poète dans une thématique plutôt que dans une autre, ou comme un auteur qui a mieux réussi dans un domaine plutôt que dans un autre. La réalité est tout autre, car le poète s’est engagé dans plusieurs thèmes à la fois et a abordé, dans sa conception de la poésie, des domaines d’inspiration extrêmement variés.

Le Recueil de Poèmes recèle une multitude de thèmes qu’il nous est difficile d’énumérer. Aussi, et eu égard au très grand nombre de poèmes que comporte l’oeuvre poétique d’Abderrahman Hajji, nous limiterons nous à en indiquer quelques uns parmi les plus significatifs, étant donné qu’une étude exhaustive de tous les thèmes nécessite un temps sans commune mesure avec la plage de temps impartie non seulement à la rédaction de ce mémoire, mais surtout aux travaux de recherche préliminaires, de documentation et de vérification des données, autant d’étapes qui éloignent quelque peu du strict souci rédactionnel.

Il était nécessaire de mettre l’accent sur une partie des thèmes en rapport avec les modalités d’expression, compte tenu des liens solides qui existent entre eux et le lexique poétique, puisque le lexique reste l’unique moyen entre les mains de celui qui réalise l’étude et qui doit arrêter et préciser les sujets destinés à constituer le thème central du poème. Nous n’avons pas l’intention d’énumérer tous ces thèmes, car l’objet de l’étude nous impose de ne pas sortir du cadre qui nous est tracé. Aussi, et compte tenu de la nature de la personnalité d’Abderrahman Hajji, tant sur le plan de sa formation que sur celui de son caractère, des conditions dans lesquelles il a vécu, des positions qu’il a prises par rapport aux évènements de son époque, nous constatons que la plupart des thèmes qui dominent dans son oeuvre poétique varient entre le politique et le politico-social, auxquels s’attachent d’autres branches liées à ces deux thèmes principaux ou sont le résultat d’une démarche qui exprime un rapport de cause à effet entre le thème principal et la branche secondaire.

Tel est le jugement qu’il portait sur les méfaits du colonialisme et le régime qui était instauré au Maroc pendant la période du Protectorat. Telle est sa description de l’état de misère dans lequel se trouvait la société marocaine alors soumise à l’autorité de l’occupant étranger. Telle est aussi sa vision de ce que le Maroc devait entreprendre pour sauver sa dignité. Ce sont là autant de raisons qui ont amené le poète à lancer son appel de forcer le siège qui nous enfermait, de briser les carcans et les chaînes qui nous maintenaient asservis , de nous engager dans la voie de la liberté, quitte à déclarer une guerre sans merci à la répression que le colonialisme a introduite dans nos moeurs politiques.

La poésie de cette période est dans l’ensemble marquée par la révolte contre l’esprit tyrannique. Le poète y a puisé ses sources d’inspiration en allant chercher ses exemples dans les liens qu’il a tissés entre les thèmes choisis et les méfaits du colonialisme, y compris l’influence que ces méfaits ont exercée sur d’autres domaines et à d’autres niveaux, notamment sur le plan social où nous avons assisté à la corruption des moeurs, au mépris de la morale établie, au manque de conscience et au desserrement des liens d’amitié et de fraternité. C’est la raison pour laquelle Abderrahman Hajji peut être à juste titre considéré comme un véritable fer de lance et le corps social comme le champ de bataille où le peuple marocain affronte avec bravoure la répression exercée sur lui par la puissance coloniale.

Le poète a de tout temps manifesté une fidélité et un dévouement exemplaires pour la cause patriotique en mettant sa plume au service de la prise de conscience à laquelle il incitait le peuple pour le réveiller de sa léthargie et le sortir de ses quatre murs où il aimait se cantonner. La plupart de ses poèmes, sinon la quasi totalité de sa production poétique,
sont mus par l’esprit de sacrifice et sont formulés dans une langue coulante et suave qui sort de la bouche de celui qui la parle comme l’eau qui coule dans les cours des rivières. tantôt sereine et calme, tantôt aux prises avec l’élan révolutionnaire et l’âpreté de l’expression. Ceci prouve que la psychologie du poète n’est pas très stable en ce sens que, dans la plupart des cas, il paraissait en colère et critiquait les catégories sociales qui avaient donné le feu vert à l’occupant pour qu’il mette la main sur notre pays et ses richesses, le dépouille de ses ressources et de ses biens. Devant cette situation catastrophique qui s’est aggravée de jour en jour, le poète a eu recours à une langue forte, ferme et grave à la fois, pour agir sur les consciences et réveiller l’esprit de dignité en appelant ses compatriotes à lutter contre l’occupation étrangère, et en faisant endosser la responsabilité de notre situation de pays conquis au peuple marocain dans son ensemble: responsabilité de la perte de nos territoires, de notre dispersion et de notre privation.

Caractéristiques et portée de la langue poétique

Ces caractéristiques concernent l’aspect révolutionnaire, l’aspect moral et l’aspect religieux.

1. L’aspect révolutionnaire

Le poète a beaucoup soupiré de regrets en pensant à nos glorieux ancêtres au point où il souhaitait le retour de ce prestigieux passé qui, selon lui, ne saurait se réaliser sans une totale mobilisation de nos efforts et une ferme volonté d’engager un combat permanent, ce que n’exclut pas la poésie que nous a léguée le poète en se portant lui-même à la pointe du combat.

Dans un poème intitulé “Notre dignité bafouée”, il décrit la situation lamentable dans laquelle se débattait la société marocaine, Voici un extrait de ce poème:

Notre dignité sur elle s’est repliée
Quand, menacés d’être emportés, pieds et poings liés,
Nous nous sommes cloîtrés entre nos quatre murs,
Tapis dans les portes d’un lieu qu’on croyait sûr.

Nous avons l’air d’un oiseau aux ailes coupées
Qui attend la mue et de larmes se repaît.
Boire et manger étaient notre unique souci,
Le mirage un espoir quand le temps s’adoucit.

Nous avons renoncé à ce qui constitue
Une entrave au succès, matière à détritus.
Nous n’avons défendu aucun arpent de terre,
Des assauts ennemis le long de nos frontières.

Nous avons subi la plus lourde de nos défaites.
Malheur à tout vaincu, d’en bas, des hautes faîtes.
L’ennemi ayant fini par nous mystifier,
Nous a asservis, par la force pacifiés.

Dans ces vers, le poète a fait preuve de franchise en cherchant à transmettre à la masse de ses lecteurs le cours des évènements tels qu’ils se sont déroulés sans rien y ajouter ni rien en retrancher. Il personnifiait la droiture et la probité dans les vers que nous venons de citer et mérite, à ce titre, qu’on le surnomme, comme disaient les anciens, “poète qui avait l’audace littéraire et poétique”. Il a placé ce poème en tête de son recueil en utilisant une langue extrêmement dure, passant de l’autocritique à la description de l’état dans lequel se trouvait la société marocaine pendant la période coloniale.

Dès le début du poème, l’auteur a exprimé le sentiment d’opprobre et d’humiliation que ressentait tout Marocain qui se respecte après qu’on l’ait dépouillé de sa liberté et de sa dignité. Le fait d’insister sur cet état de dégradation et surtout sur la conduite répréhensible de ceux parmi le plus nantis qui ont totalement failli à leur devoir en manquant de conscience patriotique, est un argument suffisant en même temps qu’une preuve éclatante du remords de conscience qui agite le poète et l’habite ainsi que du trouble psychologique qui ne lui laisse aucun répit , par delà les préjudices et toute forme d’injustice instaurés par le régime du Protectorat.

L’objet de ce poème est dicté par un profond déchirement auquel le peuple marocain est soumis dès lors qu’il procède à une recherche rétrospective de son identité dans les périodes prestigieuses de son passé révolu. Le poète a choisi pour ce sujet la langue qui lui convenait. Il a utilisé un vocabulaire révolutionnaire auquel il a mêlé une dose d’agressivité significative afin d’exercer suffisamment d’impact pour créer une sorte de balance entre le signifiant et le signifié, en partant du fait que la langue poétique se fonde sur un équilibre stable et harmonieux entre l’un et l’autre.

Le sens poétique n’a de valeur que lorsqu’il est illustré par une image.

“Il est comme la matière envisagée, où la poésie joue le rôle de l’image, ou plutôt tel qu’on le trouve dans n’importe quelle industrie contenant une matière qui accepte que l’influence de l’image s’exerce sur elle tels que le bois destiné à la menuiserie, ou l’argent qu’on utilise dans l’orfèvrerie”.

Entre l’image et la matière il existe un rapport d’une forte solidité. L’image ne peut exister sans la matière pas plus que la matière ne peut exister sans l’image. Cette complémentarité nous fait découvrir la beauté poétique propre à chaque poème. En d’autres termes, la langue poétique équivaut à une opération d’incorporation de l’image dans la matière, c’est-à-dire d’une totale adhésion du signifiant dans le signifié.
Compte tenu de cette adhésion, la poésie nous donne accès au monde de la réalité grâce à la langue poétique. Partant de cette donnée, le poète a essayé de nous rapprocher du cours des évènements et nous les a fait revivre après qu’ils aient eu lieu, utilisant pour celà les mots les plus appropriés pour décrire la situation chaotique qui prévalait à l’époque.

Abderrahman ne s’est pas arrêté à ce stade; il est allé beaucoup plus loin en faisant endosser la responsabilité de la défaite et de la dispersion au peuple marocain lui-même dans les vers 2, 3 et 4 du poème d’où nous avons extrait le morceau principal. Il estimait que le colonialisme n’a pu prendre pied au Maroc que grâce à la défection et à la négligence de la classe aisée qui n’a pas rempli le devoir qui lui incombait en tant que ressortissants de ce pays investis de l’obligation morale de le défendre , quitte par les armes, contre les assauts de l’armée d’occupation. Il leur reproche d’avoir atteint un tel degré de lâcheté qu’ils n’étaient même pas en mesure d’assurer la défense d’un pouce de notre territoire. Cette façon de désigner la partie pour le tout laisse envisager comme toile de fond un pays tout entier allant à la dérive sans que ses ressortissants fassent le moindre geste pour se porter à sa rescousse. En d’autres termes, le territoire marocain est devenu en totalité la propriété de colons venus d’ailleurs.

Les villes de Rabat et de Salé, situées de part et d’autre des rives du Bouregreg, qui représentaient le coeur du mouvement patriotique au Maroc d’alors, et en particulier la ville de Salé que l’on désignait comme un haut lieu de la culture et du savoir, en même temps qu’une base de vaillants combattants lorsque ses habitants étaient imprégnés de l’esprit guerrier
qui leur était imposé par la ferme volonté de défendre en permanence le territoire national. Dr Mohammed Zniber l’a qualifiée dans son introduction au Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji de “ville qui avait comme devise: la science, le soufisme et le combat”. Salé a brandi cette devise trilogique pendant plusieurs siècles.

En tant que natif de cette ville, notre poète a dû hériter l’esprit combattif qui se reflète dans son style d’écriture, notamment au niveau du choix des mots dont le principe est considéré comme l’un des critères les plus importants de la langue poétique, ce qui donne au poète la possibilité de disposer d’une certaine liberté dans la conception de sa création poétique.

“Plus important que tout celà dans la langue poétique, est le choix des mots appropriés et significatifs de ce qui se trouve en gestation dans l’esprit du poète, car exprimer ce qu’on ressent au fond de soi-même ne peut se faire qu’avec des mots qui ont une signification psychologique et une conscience propre”.

Au demeurant, pour qu’un poète puisse s’élever à l’apogée de l’intellect, il faut qu’il procède à une recherche linguistique de nature à lui permettre de trouver le mot idoine pour le placer là où il faut de façon à ce qu’il joue pleinement le rôle qui lui est assigné. Ceci étant, il convient de préciser que le poète ne court pas derrière les mots pour eux-mêmes, sans aucun lien avec ce qu’il y a avant ou après eux, mais il ne le fait que pour respecter la suite des idées et leur complémentarité.

“Ce qui devrait attirer l’attention est que le mot qui vient tout seul n’est pas celui auquel il est fait allusion ici, malgré la distinction faite par les anciens entre le mot poétique et le mot prosaique”.

La langue de l’invocation

A force d’approfondir le Recueil de Poèmes , nous découvrons de plus en plus de traits distinctifs qui s’ajoutent à la langue du poète. Ainsi, dans le poème”Mon mal tel que je le vis”, il nous paraît dans un état de faiblesse, reconnaissant les erreurs et les péchés qu’il a commis dans sa vie, tandis que dans le poème “Notre dignité bafouée”, il nous a secoués par un souffle de sérieux et de rationalité que nous ne trouvons pas dans “Mon mal tel que je le vis”. La poète a affiché une force de caractère, à en juger par ses exhortations et ses conseils qu’il a développés dans une langue solide et chatiée, en imputant la cause de la baisse du niveau de vie et la dégradation morale à la négligence, si ce n’est à l’impuissance du peuple marocain, toutes classes sociales confondues, à pouvoir se gérer lui-même.

Dans “Mon mal tel que je le vis”, nous enregistrons à son détriment qu’il a commis des péchés dans sa vie et qu’il s’adresse à la clémence de Dieu pour le couvrir de sa miséricorde et lui pardonner certains écarts de conduite qu’il regrette amèrement d’avoir commis dans sa jeunesse. Depuis que le diabète l’a condamné à s’aliter, il ne cesse d’implorer le Créateur de le prendre en sa grâce . Ceci transparaît dans son lexique poétique pendant qu’il vacille entre l’espoir et le désespoir. Voici, du reste, ce qu’il a écrit dans ce même poème:

Incurable est mon mal, rien ne peut le guérir;
Je m’en remets au sort, pleurant de repentir,
Dans l’espoir d’effacer tous mes anciens péchés
En empruntant la voie pour être repêché.

Tout détenu rêve un jour d’être libéré
Des carcans qui lui serrent les pieds sans arrêt.
Celui qui se noie dans le plus odieux des crimes
Ne perd pas l’espoir tant qu’un reste de vie l’anime.

L’objectif de la présente étude est de procéder à une analyse critique des faits et gestes du poète et ne se propose en aucune manière de lui tenir rigueur pour les actions qu’il a commises. Seule nous intéresse ici la langue poétique et le souci de savoir comment elle a évolué dans ses rapprts avec les thèmes des différents poèmes et comment elle a réussi à rendre d’une manière claire et précise l’esprit des sujets traîtés. Le premier vers qui a servi à introduire “Mon mal tel que je le vis” a été inspiré du vers introductif d’un poème d’Abou Alâlaa Almaârri qui disait à peu près ceci:

Rien ne sert de soutenir la foi de croyant
Ni les lamentations ni les plus beaux des chants.

Le poète a repris l’expression “rien ne sert” textuellement dans le vers introductif de son poème
“Comment je vis mon mal” où il a écrit:

Rien ne sert de prétendre éradiquer mon mal
Ainsi le destin le veut comme issue fatale.

La question se pose donc de savoir si cet emprunt s’esplique par la passion que l’auteur avait pour la poésie ancienne ou était dû à la pression d’autres penchants personnels qu’il était le seul à connaître. Nous savions qu’il avait une grande prédilection pour la littérature arabe ancienne, et en particulier celle des premiers siècles de l’hégire; Nous savions aussi qu’il avait une connaissance approfondie du mouvement littéraire dont la presse orientale se faisait l’écho. Mais la cause de cet engouement pour les chefs d’oeuvre de la littérature orientale venait de sa passion pour la langue arabe, langue du Coran, qui était à l’époque exposée à de virulentes attaques de la puissance coloniale. Non seulement, Abderrahman ne parlait que l’arabe, mais ses compatriotes le considéraient comme une épée dégainée de son fourreau pour être brandie en permanence pour sa défense. C’était pour cette raison qu’il a opté pour le métier d’enseignant
qui lui permettait de former plusieurs promotions des générations montantes en leur enseignant la langue arabe et ses règles.

Le poète a vécu toute la période du Protectorat; Rien ne lui échappait des intentions du colonisateur de marginaliser la langue arabe qu’il cherchait même par tous les moyens à remplacer par la langue française, sous prétexte qu’elle ne contribuait en aucune manière à la marche du progrès, qu’elle était incompatible avec le processus de développement et qu’elle n’était d’aucune utilité pour la personne qui passait son temps à l’apprendre. Des écoles et des instituts ont été créés pour propager le système d’enseignement français au Maroc. Partant de là, le poète commençait à se montrer agressif à l’égard de la langue de l’occupant, justifiant son choix d’enseigner la langue arabe non seulement par amour euphorique de cette langue, mais par une volonté délibérée, et pour cause!, de combattre les visées du colonialisme.

Abderrahman était une source de lumière en son temps. Puis, sa torche s’est éteinte après s’être consommée et avoir éclairé la voie à suivre devant elle, dissipant les ténèbres dans lesquels vivait le peuple marovain depuis l’instauration du Protectorat jusqu’à l’avènement de l’indépendance. Devant cette situation humiliante qui s’aggravait de jour en jour, le poète a pris la plume pour mettre son talent et son génie créateur à composer des vers destinés à la défense et à l’illustration de la langue arabe en mettant l’accent sur la grande épopée linguistique des siècles de lumière où il a puisé l’origine de son inspiration poétique et utilisé dans ses poèmes plusieurs sources lexicales en usage pendant les périodes omeyade et abbasside. On peut donc dire que notre poète n’a pas voulu arracher la langue à ses origines à la fois par respect du Coran qui a été révélé dans cette langue et par admiration des écrits littéraires et poétiques des premiers siècles de l’hégire. De cette manière, la langue arabe constitue une source essentielle parmi les sources de la langue poétique chez notre auteur.

En revenant aux vers du poème, nous remarquons que le poète est en proie au regret d’avoir commis des péchés. Ce poème est entièrement orienté dans ce sens, à en juger par la répétition et l’intensification de plusieurs expressions qui visent les mêmes objectifs, telles que ( Plaise à Dieu que, qui s’effacent, mes péchés, captif, délivrance, chaînes, noyé …) Ces mots ont un poids significatif commun, ayant les uns et les autres pour origine le péché et l’insubordination à Dieu pour lesquels il sollicite le pardon du Seigneur et espère bénéficier de sa clémence et de sa miséricorde. Le recours à l’expression “plaise à Dieu” prouve que le poète ressent un profond malaise, se voit dans une situation désespérée et attend que Dieu veuille bien le délivrer de son calvaire. Il n’a donc d’autre issue que de se présenter devant son créateur, les mains tendues, pour l’implorer d’effacer ses péchés et d’accepter sa prière en tant que créature repentante ayant désobéi et faisant appel maintenant à Lui. L’auteur regrette amèrement les erreurs de jeunesse et le considère comme une vindicte qui lui a fait commettre des actes d’insoumission à Dieu, disant à ce propos:

La jeunesse s’est passée, pourrie et dégradée;
Partis en fumée, ses jours nous ont galvaudés.

Le poète s’est considéré comme un captif enchaîné, tel un galérien qui traîne le carcan aux pieds. Son espoir est de briser ses chaînes en pensant au supplice qu’il sera appelé à endurer le jour du jugement dernier. Il n’a jamais oublié qu’il avait reçu une éducation islamique et avoir été élevé dans un milieu conservateur. Il savait aussi qu’il était en train de vivre les derniers jours de sa vie. Nul mieux que lui n’était plus qualifié pour écrire ce qu’il a écrit, après avoir enterré sa jeunesse et perdu toutes ses forces. Ceci se laisse disserner clairement dans le cinquième vers du morceau précité.

Le poète voulait que sa langue fût expressive et suggestive compte tenu des rapports qu’il cherchait à établir entre son oeuvre poétique et le lecteur auquel il tenait à exposer le cours des faits et des évènements dans une langue franche qui ne nécessite pas que nous déployions de gros efforts pour en saisir le sens, mais qui demeure gardienne de sa poétique selon l’agencement qui lui a été imprimé, considérant que la langue poétique n’est pas seulement la recherche des rapports entre signifiants et signifiés, mais une prise en compte de la manière dont elle doit être moulue dans l’édifice du poème et la composition qu’elle doit revêtir, si bien qu’on ne peut parler à son sujet de poème qu’en tenant compte de son articulation et de sa composition et non du seul choix des mots et des expressions car:

“Nous ne sommes pas en présence d’une étude grammaticale du poème susceptible de nous renseigner plus que la grammaire de la poésie”.

Par grammaire de la poésie, il entend le style d’écriture ou la conception de l’écriture, parce que la poésie est un moyen artistique d’expression et de composition du tissu du poème et, partant de cette construction, la langue puise sa poétique et ce qui l’imprègne comme phénomènes apparents ou adjacents.

Salé la prestigieuse

Notre poète ne ratait pas la moindre occasion pour chanter les louanges de Salé et de ses habitants. Il les a comblés d’honneur, de respect et d’estime , considérant sa ville natale comme étant la source des connaissances et le lieu où vit la crème des hommes qui ont fait preuve de courage et de résistance devant les visées hégémonistes des pays colonisateurs qui ont voulu en faire une ville marginale, incapable de rejoindre la caravane des villes civilisées. Abderrahman estime au contraire qu’il y a lieu d’être fier de cette ville qui mérite que ses habitants prennent soin de sa réputation et l’entourent de plus de prévenances , eu égard à son passé prestigieux , jalonné de combats et de lutte pour la liberté. Salé était le refuge d’un grand nombre d’hommes de culture et de combattants éprouvés dotés les uns et les autres d’une vision réaliste de leur nission de démêler les manoeuvres politiques destinées à placer notre pays sous la coupe de l’étranger. Le poète a exprimé tous ces titres de fierté dans une langue spécifique. Laissons-le nous entretenir à ce sujet dans un poème qu’il a intitulé “Les titres de gloire de Salé”, dont ci=dessous quelques extraits:

Prestigieuse Salé, haut lieu du sacrifice
Et de tant de gloires qui jamais ne tarissent,
Ville où le vrai sens de l’honneur a pris racine,
La drapant d’un manteau blanc, couleur d’aubépine.

Pudeur dans l’épreuve, respect des convenances,
Tels ont depuis toujours été ses fers de lance;
Que de génies en herbe et d’hommes de valeur
Y ont fait preuve de leurs talents d’orateurs.

Le poète a qualifié la ville de Salé de plusieurs attributs dont les mots: (glorieux , ville côtière, ville de combat, la source, l’honneur …) Cette énumération verbale est un moyen pour persuader le lecteur du rang dont elle jouissait par le passé, au moment où le colonialisme tentait de porter atteinte à son prestige et à ses traditions Elle est, aux yeux du poète, une ville dont on peut se vanter d’être fier, qui a rédigé son histoire en lettres d’or et gravé ses hauts faits d’armes sur les pierres que des intrus étrangers ont fait rouler du point culminant de la ville pour bâtir la route de la victoire, témoin de leur triomphe.. Elle est la source de la science et le lieu de résidence privilégié des hommes de culture. Elle est la ville de l’honneur et de la grandeur d’âme, autant d’attributs qu’elle doit à ses circonstances particulières. Du reste, le poète ne s’y arrête pas; mais poursuit son énumération en disant:

Ceux qui y résident sont tous des gens d’esprit,
On n’y voit partout que des cercles d’érudits.
Gens de “Rabat”, pourquoi cachez-vous la lumière?
Qui voulez-vous tromper avec un goût pervers?

Qui chez vous maîtrise le mot juste et précis?
Qui tranche les débats si tous sont indécis?
Où sont l’éloquence, la finesse d’esprit,
La grâce et la beauté dont vous êtes épris?

Le poète a mis toutes les ressources de son esprit à chanter les éloges de Salé et ce, dans le but de mettre en évidence le penchant qu’il avait pour sa ville natale dont il admirait l’ascendant qu’elle exerçait grâce à son passé prestigieux . Il la considérait comme une mère qui a donné naissance à plusieurs générations d’hommes de sagesse et de notables et a produit une jeunesse pleine d’espoir et d’ambition, qui s’est spontanément engagée dans la lutte en affrontant les canons de l’ennemi, ayant choisi de mourir en martyrs pourvu qu’ils meurent dans l’honneur et la dignité, estimant qu’ils sont les mieux lotis pour consentir les plus lourds sacrifices au service de la patrie et plus particulièrement de la ville de Salé. Aux yeux du poète, les gens de Salé sont des Arabes de souche, qui ont servi la langue arabe et l’ont protégée de tout ce qui était susceptible de la dénaturer. Salé a abrité une intelligentia qui excellait dans l’art oratoire et le maniement du verbe. Grâce à eux, la ville n’a pas été imprègnée de tares et d’impuretés qui menaçaient de l’envahir lorsque la puissance coloniale avait menacé de recourir à tous les moyens pour accélérer son anéantissement.

Les gens de Salé ont étudié tout ce que leur ville avait accumulé comme capital de connaissances et l’ont approfondi pour mieux le conserver et le mettre à l’abri des falsifications et de la dénaturation des messages qu’elle nous a transmis et ce, dans le souci de préserver son identité. Le poète les a qualifiés d’hommes de savoir et de culture, dotés d’un esprit équilibré et d’un jugement perspicace. L’historien Dr Mohammed Zniber les a définis comme suit:

“La ville de Salé est connue depuis plus de mille ans comme un centre culturel en pleine effervescence. Les lettres y ont trouvé l’espace intellectuel qui leur a permis de se développer, et l’Etat qui les protège, notamment pendant l’ère des Béni Ichra, ère de juges, d’administrateurs et de notables, l’a élevée au rang d’un lieu privilégié des hommes des arts et des lettres. On doit à sa classe intellectuelle d’avoir sauvé une partie de l’héritage de l’Andalousie Musulmane en accueillant dans ses palais un nombre important de savants, d’hommes de lettres et de poètes andalous qui ont cherché refuge à Salé après avoir été expulsés d’Espagne”.

Considérant le rang qu’occupait la ville de Salé et le rôle d’avant garde qu’elle a joué dans la résistance à l’intrusion des armées d’occupation, le poète a jugé utile d’en faire l’éloge en lui consacrant ce poème laudatif destiné à mettre en exergue le prestige de son passé historique.

2. L’aspect moral

Il était logique de faire un détour par l’aspect moral dans la poésie d’Abderrahman Hajji parce que cet aspect est intimement lié à l’évolution des moeurs que la ville a connue et est le résultat des bouleversements qui ont ébranlé le Maroc en cette époque. La relation de cause à effet est fournie par scette tendance qui se retrouve dans plus d’un poème, car en vérité il s’agit là d’un courant qui a entraîné nombre de jeunes Marocains dans son sillage lorsque nous prenons en considération l’éducation qu’a reçue Abderrahman au sein de sa famille. Il n’est dès lors pas étonnant qu’une telle éducation où domine l’aspect moral se reflète dans ses poèmes et occupe constamment son esprit. Il est vrai que le poète agissait à la manière d’un tribun qui s’adressait aux oreilles du public par la virulence de sa voix, fustigeant l’état de dégradation dans lequel vivait le pays. Il a consacré tous ses efforts et fait tout ce qui était en son pouvoir pour expliquer ce que ressentaient les gens dans leur coeur et leur croyance.. Il cherchait à exercer une certaine influence sur les comportements, armé d’un matériel à la fois défensif et offensif., puisé l’un et l’autre essentiellement sur la langue, car:

“La spécificité d’une langue, quand elle remplit une fonction littéraire, est qu’elle est suggestive. Elle ne se limite pas à être maîtresse de ce qu’elle dit, mais elle tend aussi à exercer une influence sur le lecteur pour le convaincre et lui faire changer totalement d’avis”.

Le poète a exprimé celà dans une langue qui lui est propre, qui tire sa force de l’héritage culturel arabe et du Coran. L’auteur a écrit à ce propos dans un poème intitulé “Le retrait du voile et la corruption des moeurs”:

Nous avons rejeté tout esprit de pudeur
Pour emprunter la voie des oiseaux de malheur.
Nous avons outragé notre honneur par souci
De mener une vie de débauche à merci.

Nous remarquons dans ces deux vers témoins que le poète met en exergue le souci de la pudeur et se lamente d’être de plus en plus entraîné à la dérive. Le pronom personnel “je” qu’il utilise désigne le poète lui-même; mais, comme il parle au nom de la multitude, , ce pronom personnel englobe la société dans son ensemble, y compris le poète lui-même, comme s’il reconnaît qu’il endosse une part de la responsabilité collective en faisant partie de tous ceux qui ont été la cause de l’outrage à la pudeur et à la décence, qui sont les attributs de l’homme adulte et autant de qualités que le poète souhaite qu’elles soient reprises dans notre manière de vivre et faire ainsi partie de notre comportement civique. Le poète s’adresse à l’ensemble de sa communauté avec un élan de reproches teinté d’un blâme sévère pour avoir pris une large part dans le non respect de la bonne conduite et l’écart du droit chemin. Nous le voyons utiliser des mots comme “réprobation” dans (nous avons réprouvé) “flétrissure” dans (nous avons flétri) , “se parer” … Ces mots sont versés dans le même moule et ont une connotation qui les réunit dans le même sens, à savoir “la corruption des moeurs” et le rejet palpable et clair du système de valeurs et de règles de la bonne conduite. Il pense que l’imprégnation de l’esprit par ces attributs s’explique essentiellement par le désir impétueux et pressant du citoyen marocain qui se confine dans de pareilles moeurs, de son plein gré, se laissant guider par l’occident qu’il prend pour exemple. La société marocaine est entrée dans sa sphère d’influence en ce qui concerne l’abandon des principes de moralité, rejetant ses traditions et ses propres valeurs, suivant les sympathies qu’elle éprouve, échappant à l’autorité spirituelle, s’accrochant aux béquilles de l’occident, suivant les traces de ses pas et déclamant les airs de l’imitation servile. Le poète renchérit avec les vers suivants:

L’ardeur de notre virilité s’est réduite
A l’impuissance qui l’a charmée et séduite.
Abhorré soit celui qui nous a engagés
Sur cette route où errent des chiens enragés,
Exposant aux curieux ses jambes toutes nues,
Excitant les regards en les portant aux nues.

Le poète a souvent recours, et dans ces vers en particulier, à l’usage d’une langue qu’il puise du parler populaire du milieu qui l’environne pour être sûr que sa voix atteigne les lecteurs et soit la condition nécessaire et obligatoire pour qu’ils puissent communiquer entre eux et qu’elle se fasse comprendre d’eux. Il évitait d’utiliser des mots incompréhensibles qui risquent de rebuter celui qui doit passer outre sans les comprendre ni saisir les idées véhiculées dans le texte et rechigner ainsi à poursuivre sa lecture.

“Parmi les poèmes, il en est qui sont bien achalandés et portés à la perfection, avec un choix élégant de mots, une profondeur de pensée et une certaine originalité dans la composition. Quand on les traduit, les idées ne perdent rien de leur profondeur, ni les mots de leur clarté. Certains poèmes ont une connotation captieuse , sont pleins de fleurs de rhétorique, d’une suavité qui plaît autant aux oreilles qu’à l’esprit quand ils passent sous silence … Mais, s’ils retiennent l’attention, et que les idées y soient l’objet de critique et les mots falsifiés, leur suavité se transforme en répugnance.” …

C’est pour celà que la langue du poète est venue bien à propos, suave et coulante, parce qu’il a tenté d’accorder le mot et le sens sans favoriser l’un au détriment de l’autre. Parmi les mots d’un usage courant, nous relevons ¨ chaouki” (ardeur) – “yad” (main) au premier vers – “kabbaha” (abhorre) au deuxième vers – “saq” (jambe) au troisième vers. Tous ces mots sont puisés du langage quotidien. Le poète les a transposés de la réalité concrète à l’espace poétique, leur attribuant un sens figuré qui en a rehaussé le caractère artistique. Il était obligé de transgresser la langue parce qu’il voulait exalter la face du monde sensible que nous avons sous les yeux, telle qu’elle est mise en lumière par sa propre munificence et le rayonnement de l’esthétisme que Paul Valéry qualifie “d’engouement”. Partant de cette signification linguistique et de son usage lexical, le poète a tenté de formuler sa pensée en voulant refléter le monde réel pour l’interpréter à la manière de son style d’écriture. Il a cherché à s’exprimer dans une langue qui traduit parfaitement son état d’âme et sa vision du monde. Son choix des mots et des expressions se rapproche le plus possible du sujet traîté et est intimement lié aux idées, au lieu de se laisser emprisonner dans le sens étroit du terme et de s’engager dans une prodigalité excessive ou dans un excès de style alambiqué.

Sur un autre plan, le but que s’est fixé le poète est la défense de la langue arabe, en tant que langue de ses parents et de ses maîtres. A cette fin, il a répété dans sa poésie plusieurs mots qui ont la même racine dans l’héritage culturel arabe et son histoire linguistique, parce que le colonialisme mettait tout en oeuvre pour les marginaliser et les réduire à néant, en propageant les autres langues étrangères. Pour cette raison, le poète a essayé de recourir à des formulations simples pour que tout le monde le comprenne.

L’essentiel par rapport au poète était moins de transmettre un message au public auquel il devait être transmis que de mettre son talent à l’épreuve pour convaincre ses interlocuteurs avec un style particulier faisant ressortir les défauts du suivisme et de l’imitation aveugle de l’occident qui se targuait d’avoir une autre mentalité que la nôtre qu’il ne manquait pas de couvrir de reproches et d’invectives, . L’auteur a mis ses compatriotes en garde contre ses intentions, ses ambitions et ses plans dévastateurs qui ont ouvert la voie à la débauche et incité la jeune fille marocaine à prendre la liberté de découvrir son corps pour séduire les hommes et de s’adonner à la prostitution , à l’instar de la jeune fille européenne qui évolue dans un cadre civilisationnel différent et ce, à un moment où nous étions – et nous y sommes toujours – en train de chercher notre identité. Le poète s’est rendu compte de la gravité de la situation et a formulé ses craintes dans les vers suivants:

Je vois dans le but de la modernisation
Un mal infectieux sans soin ni guérison.
Pour le combattre nous devons nous engager
Dans une lutte à mort, seule arme de rejet.

La solution qu’il préconise est d’opposer à l’ennemi une résistance farouche, au besoin en le harcelant avec des assauts vifs et violents. pour qu’il endure à son tour les épreuves de souffrances qu’il n’a cessé de nous infliger.

3.La portée religieuse

Ayant été très influencé par l’éducation de base qu’il a reçue au domicile de ses parents, le poète a été formé dans le respect et la conservation de nos us et coutumes auxquels la jeunesse marocaine était très accrochée, puisant ses convictions dans les sources de ses croyances et les principes du droit islamique. Sa langue portait en elle-même la trace d’une empreinte religieuse qui s’est reflétée dans une grande partie de son répertoire poétique où il a exalté les vertus de la religion, les considérant comme le droit chemin et la ligne de conduite idéale, Il estime que tout être doit se comporter à son exemple et s’orienter sur ses traces. Il a écrit dans le poème “Le dévoilement et la corruption des moeurs” cité plus haut:

A dessein nous faisons fi de la religion
Sans tenir compte de notre réputation.
L’Islam voit ses rangs se disloquer peu à pru
Et se sent esseulé dans la croyance en Dieu.

Aux yeux de l’auteur, la religion est devenue insolite en terre maghrébine, au même titre d’ailleurs que le Marocain lui-même qui s’est détaché des liens qui l’unissaient à la Constitution divine qui a le mérite d’organiser la vie individuelle et collective en garantissant les droits et les devoirs de chacun. que ce fût entre l’homme et son Créateur ou entre la créature et son semblable. Mais, avec l’évolution des évènements et l’intrusion de l’occupant étranger, les nationaux se sont laissés emporter par les vents de l’occident: leurs traits distinctifs ont disparu:
leurs croyances ont été voilées par le talisman de la pénétration coloniale, Le musulman a abandonné sa religion et s’est dessaisi des liens spirituels qui le protègent, se vouant ainsi à patauger dans la dépravation et la corruption des moeurs. Les lieux où l’être pouvait se purifier ont été souillés par la présence de l’étranger qui visait dans son programme de dévastation du pays l’anéantissement de la religion et de la langue du Coran. Le poète était conscient de cette toile de fond que l’occupant avait fixé comme objectif à atteindre. Il s’est mis à avertir le public des fâcheuses conséquences de la politique coloniale en la matière.Il espérait ainsi que ses compatriotes revinssent à une plus juste appréciation des vertus prônées par la religion afin d’éviter de s’engager dans la dérive infernale de la perversion.

La religion a perdu les siens et réciproquement. Ceci a été une occasion inespérée pour notre poète de monter au créneau afin d’assouvir son désir de défendre l’Islam et exprimer par la même occasion ce qu’il ressentait à propos de ce qu’étaient devenus les conditions de vie de ses compatriotes et l’état de déchéance dans lequel l’occupant entendait placer notre religion. Fort de son éducation, le poète s’en saisit comme d’un flambeau entre les mains, prit la plume pour remplir des pages et des pages à l’encre de l’arabité et de l’Islam, en brandissant les valeurs
qui s’expriment par les pratiques cultuelles et les rapports des uns et des autres avec autrui. Ces objectifs sont décrits dans le passage suivant que nous avons extrait du poème “le retrait du voile et la corruption des moeurs” précédemment cité , où il écrit:

Parmi ses avantages notre religion
Nous incite au progrès, à l’esprit d’invention,
Fait respecter l’ordre qui mène au droit chemin,
Distinguant l’esprit sain des coeurs secs et malsains,

Réprime l’ivresse qui nous prend dans ses chaînes,
Porte atteinte au cerveau et incite à la haine,
Proscrit la maraude et tous les jeux de hasard,
Bannit l’usure que pratiquent les roublards,

Nous met en garde contre les faux témoignages
Qui dénaturent la vérité et l’outragent,
Ordonne aux croyants de ne faire que du bien
En tout lieu, en tout temps, sans besoin de gardien,

Ôte la haine qui sévit dans notre coeur
Et y efface toute trace de rancoeur.

Dans ces vers, le poète énumère les avantages et les vertus de la religion qui éclairent comme un chalumeau entre les mains de toute personne ayant suivi ses prescriptions, assurant ainsi sa survie en atteignant le littoral où elle pourra se débarrasser des chaînes de l’occupation étrangère, échapper à la tentation de la débauche, aux mauvaises moeurs et à la dégradation sociale. La cause de ces fléaux desquels l’auteur essaie de mettre la société à l’abri, remonte en premier lieu à l’abandon de la foi et au fait de ne prêter aucun intérêt à la religion, alors que l’attachement à Dieu mène au rang le plus élevé, contribue à doter l’homme des meilleures qualités et à tracer la voie de l’égalité, de la fraternité et de la justice sociale. Elle veille également à punir ceux qui transgressent la loi islamique en s’adonnant aux plaisirs et autres pratiques illicites. Le poète a essayé d’inventorier les mérites et les qualités que notre religion a prescrits, qui ne se limitent pas à l’énumération à laquelle nous venons de faire allusion, mais vont au-delà et la dépassent. Elle est venue aussi pour organiser les rapports entre les hommes et mettre fin aux discordes et aux rancunes qui se manifestent dans les coeurs.

Le croyant a abandonné sa religion, faisant fi du halo de protection qu’elle lui prodiguait. Il se savait voué à patauger dans la nausée de la dépravation et de la corruption des moeurs. Les endroits de prière ont été souillés par l’intrusion de l’étranger qui avait parmi les plans d’action qu’il avait établis pour détruire les fondements du pays, l’anéantissement de la religion et de la langue du Coran, qui
n’est autre que la langue arabe. Le poète était conscient de cette arrière-pensée que l’occupant s’était fixé comme objectif à atteindre et a mis le public en garde contre les conséquences néfastes de la pénétration coloniale, l’invitant à s’éloigner de la dérive infernale de la perversion que les mains tyranniques de la puissance protectrice ont implantée dans les esprits.

La religion a perdu ses adeptes, tout comme ceux-ci ont perdu leur foi dans la religion. Le poète a lancé ses vagues d’assaut contre le déviationnisme des dogmes religieux et, pour apaiser son courroux, il a exprimé ce qu’il ressentait et mis en exergue les idées qui lui occupaient l’esprit en voyant dans quel état de misère morale vit le croyant en terre d’Islam et le flou dans lequel s’engage le devenir de la tolérance prônée par la religion. La formation de base que le poète a reçue au sein de son milieu familial est comme un flambeau qui éclaire entre ses mains, sans jamais cesser de le faire vibrer et qui l’incite toujours à redoubler d’élan. Il n’était pas fier de l’ordre règnant qu’il a rejeté et contre lequel il s’est révolté, chargeant sa plume d’exprimer noir sur blanc son profond attachement à l’arabité et à l’Islam. Son objectif a visé toujours la défense des fondements de la religion tant sur le plan linguistique que sur celui des principes moraux et des valeurs sociales.

à suivre …

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“L’accueil du printemps” – Essai d’analyse

Extrait du mémoire établi par l’étudiant Ahmed Chaânoun sur “la langue poétique” .

Dans cet essai d’analyse, l’auteur de l’étude aborde la question de la langue poétique telle qu’elle ressort du Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji sur le triple plan thématique, rythmique et lexical.

Au niveau du discours thématique

Avant d’aborder l’analyse de la problématique que le poème soulève et de rechercher les motifs qui ont incité l’auteur à porter son choix sur la thématique du printemps, nous pensons qu’il est nécessaire de procéder au découpage du texte en plusieurs morceaux qui, bien qu’ils soient succincts, auront l’avantage de préciser les idéeset de délimiter le cham d’action de chacune d’elles. Ces parties sont ai nombre de quatre, mais la troisième pourra s’intégrer dans la première en raison des similitudes qu’elle présente avec elle.

a. Premier tronçon (du vers 1 au vers 4)

Le poète nous y entretient du jardin vêtu d’arbres et de fleurs, annonçant l’avènement d’une nouvelle saison. Il a tenu à personnifier la nature en utilisant les ressources linguistiques au sens figuré de chaque terme … Il a décrit les branches d’arbres imbibées de rosée et les a comparées à l’être humain quand il leur fait boire de l’eau pour assouvir leur soif. On constate aussi qu’il a utilisé au troisième vers les mots “verre”, “larmes”, “a pleuré”…Il n’a pas eu recours à ces modes d’expression d’ine manière arbitraire, mais il l’a fait dans le souci de montrer au lecteur l’image réelle de ce qu’étaient devenues les branches couvertes de rosée qui font pousser et nourrir les feuilles et éclore et s’épanouir les fleurs. Sans la rosée, renchérit le poète, les fleurs n’auraient pas ri , ni même souri. Là aussi, nous nous trouvons en face d’un langage figuré et mitonymique que l’auteur a étendu à l’ensemble du morceau où il a pris soin de choisir des expressions douces et raffinées en même temps qu’exubérantes de suavité et d’esthétique. Il a exprimé cette idée pour nous faire vivre le moment où les fleurs ouvrent leurs bourgeons pour le plaisir des yeux, le ravissement de l’âme et la stimulation des sentiments

b. Deuxième tronçon (du vers 5 au vers 6)

Dans ce deuxième tronçon, le poète se laisse griser par le chant des oiseaux émoustillés par la beauté du jardin. exprimant la joie d’accueillir cette belle saison … surtout quand cette saison est celle du printemps et que les oiseaux se déplacent entre les fleurs et les arbres et se laissent charmer par les feuilles naissantes, source d’embellissement d’un spectacle digne d’être vu et contemplé !

c. Troisième tronçon (du vers 7 au vers 8)

Le poète nous ramène ici à la description de la nature. mais d’une manière plus générale. Il lui eût été possible de placer ces deux vers immédiatement après le premier tronçon, eu égard aux similitudes qui les approchent l’un de l’autre, ce qui aurait créé un enchaîînement logique des idées et aurait, en tout cas été plus conforme à la construction architecturale du poème. Mais le poète a jugé plus utile de commencer par une description d’ensemble du jardin, puis par celle de l’atmosphère ambiante de la nature vivante représentée par les oiseaux, avant de reprendre sa description de la nature morte. Ceci vient probablement de ce que l’auteur reflétait dans son poème tout ce que ses yeux captaient d’impressions fugitives, sans se donner la peine de choisir entre les scènes qui défilaient sous ses yeux ou les idées qu’elles lui suggéraient. Il utilisait un langage visuel qu’il traduisait dans un style d’écriture poétique. A la fin de ce troisième tronçon, il a comparé la nature à une jeune fille encore vierge, qui s’est dévoilée pour attirer l’attention des coeurs et des esprits.

d. Quatrième tronçon (du vers 9 au vers 12)

Ici, le poète nous entretient de l’ivressequ’il considère comme la source du plaisir et de la joie, qui fait partir en fumée dépit et tristesse, efface les malheurs et la misère. Il nous représente un concert de musique où les instruments se sont accordés pour produire des sons mélodieux, décrivant les transports de l’ivresse et chantant l’exaltation qu’ils produisent quand on est saisi de lassivité et excité par le plaisir., autant de manifestations qui révèlent l’état d’esprit du poèteet les épanchements qui débordent de son coeurcomme d’un volcan en éruption, s’insurgeant contre les traditions conservatrices qui lui ont été inculquées dans sa jeunesse, afin de prendre la part qui lui revient des caprices de ce bas-monde et profiter pleinement des jouissances de la vie.

Au niveau des structures rythmiques

Apparence extérieure du rythme à travers la détermination du mètre et de la rime.

La détermination du mètre d’un poème passe par le découpage métrique du vers qu’on s’apprête à analyser.

Ce vers est déterminé dans sa version arabe par le découpage suivant:

Hommage aux grands maîtres de l’Age d’Or

Nous avons relevé dans le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji une série de textes où il est fait référence à quelques sommités de la poésie arabe et où l’auteur inclut un ou deux vers attribué(s) à un grand poète de l’âge d’or de la littérature ancienne, soit pour introduire le thème qu’il envisage de développer, soit pour conclure le raisonnement auquel il a consacré l’essentiel du poème, ou pour se servir à un niveau ou à un autre de sa création poétique d’une citation extraite de l’oeuvre du poète d’emprunt pour appuyer son argumentation.

Adjonction de vers extraits de poèmes de l’âge d’or

Parmi les poèmes qu’il a composés autour d’un vers extrait d’un poème qui n’est pas de sa création, on peut citer:

“Une vie toute d’hypocrisie”, où le vers introductif, emprunté à Abou Alâla Almaârri, qui a vécu dans l’entre-deux millénaires et avec lequel notre poète partageait l’esprit sceptique et dénonçait comme lui, en tant que libre penseur, la superstition et le dogmatisme religieux. Ce vers peut se traduire ainsi:

Dans ce bas-monde, c’est avec hypocrisie
Que je suis la voie que les autres ont choisie.

Dans “le temps ne cesse de se gâter”, le premier vers, repris d’une des maqamats de Badiâ Azzaman Alhamadani, qui a vécu lui aussi dans l’entre-deux millénaires, , dont notre poète admirait la prose rimée qui alternait dans son oeuvre avec de courts passages poétiques, lui fait dire:

Peut-être vais-je un jour pleurer à chaudes larmes,
Quitte à regret quand le glas sonnera l’alarme.

Dans “l’équilibre des moyens d’existence”, le premier vers est repris de l’oeuvre de Hariri, auteur lui aussi des Maqamats comme celles de Badiâ Azzaman Alhamadani, qui doivent leur réputation à leur style concis et châtié, fondé sur une prose rimée et consistant en une cinquantaine d’anecdotes destinées à être sues par coeur. Notre poète comptait parmi les adeptes de ces anecdotes, mais il accordait un très grand intérêt à l’ouvrage Al iârab fiy Alnahw (la conjugaison dans la construction grammaticale).

Quant au vers repris dans “l’équilibre des moyens d’existence”, il laisse entendre que les hommes ne bénéficient pas à parts égales des chances que leur offre la vie en communauté où:

Chacun espère une pêche miraculeuse,
Mais l’un a les mailles fines, l’autre spacieuses.

Dans “les trois calamités”, le dernier vers est repris du diwan de Toghrati Al Isfahani, où le poète Abderrahman Hajji trouvait souvent matière à réflexion, notamment dans la partie de ce Recueil de Poèmes qui renferme les Elégies, de leur nom arabe “Lamiyat Al Aâĵam”, qui jouissent d’une très grande célebrité.

Le vers emprunté, qui sert de conclusion à ce poème peut être traduit de la manière suivante:

L’homme ne mérite d’être ainsi qu’on le nomme
Qu’en comptant sur lui-même et pas sur d’autres hommes.

Lorsqu’on lit le poème intitulé “Les traits distinctifs de notre époque”, on ne peut pas ne pas penser que le sens du vers introductif qui exprime l’idée que:

“toute époque se distingue par quelque chose
Et la nôtre est loin d’être l’ère la plus rose”

est formulé de la même manière dans une lettre célèbre de l’auteur le plus doué de la première époque Abbasside, Al Jahid, qui a introduit son parti-pris pour le courage de l’armée turque comparé à la nonchalance des contingents arabes et autres fournis par les contrées environnantes, où il s’est pratiquement exprimé dans les mêmes termes en écrivant:

“Chaque nation se distingue par quelque chose.
Le peuple de Chine par sa métamorphose,
Le grec par son goût pour les sciences et les arts,
Le persan par l’éclat de son superbe fard.

Quant aux Arabes, ils étaient très fascinés
Par la beauté du style le plus raffiné,
Qui chante le désert non pour sa sécheresse,
Mais pour ce qu’il recèle de vastes richesses,

Où la solitude invite à la rêverie,
Où l’éloignement de l’être aimé les aigrit,
Où l’amour, la beauté et le désir s’attisent
Au rythme des pas qui dans le sable s’enlisent.

Adoptant le même mode de raisonnement, mais se limitant aux personnes qui se gargarisent de la supériorité illusoire de certains aspects du modernisme, notre poète estime qu’un tel comportement ne peut être que celui d’êtres intrépides, insouciants et, surtout, désireux d’étendre leur vanité. Cette catégorie d’hommes prétentieux croit qu’en engageant des guerres avec des moyens sophistiqués et de plus en plus meurtriers, en étant maîtres des réseaux de télécommunication, en osant aller à la conquête de l’espace, ils n’ont plus rien à se reprocher et peuvent désormais non seulement imposer leur loi au reste de la planète, mais aller impunément à la conquête du Royaume des Cieux. Et l’auteur de s’indigner en criant haut et fort:

Chaque époque se vautre dans ses propres songes;
En mentant, la nôtre se plait dans ses mensonges.

Elle prétend concilier l’homme avec lui-même,
Lutter contre l’esprit pervers encor en germe,
Là où les prophètes n’ont pas eu gain de cause,
Les incroyants y ont dès lors perdu leur prose.

Parmi les auteurs andalous dont il admirait les poèmes regroupés dans Yatimat Al Dahr (La perle des hommes) et Nafh Al Tiyb (L’arôme du parfum), Ibn Abdou Rabbih, qui a vécu à cheval entre le IXème et le Xème siècle, a exercé une influence considérable sur notre poète qui ne se séparait jamais de la grande anthologie que celui-ci avait rédigée en prose sous le titre Al`Iqd Alfariyd (Le collier unique), à l’instar de `Uyoun Al Akhbar (Les sources des informations) de Qutaibah ou des écrits de Jahid où l’auteur a largement puisé ses sources d’inspiration.

Abderrahman a tenu à immortaliser la dette qu’il a contractée auprès de ce grand écrivain en incorporant dans un de ses poèmes dédié à la postérité et destiné à être édité à titre posthume sous le titre: “Souvenir pérenne par delà la mort”, deux vers parmi les plus significatifs de l’état d’âme à la fois de celui qui les a conçus et de celui qui, en les reprenant à son compte, paie un tribut de respect dû à la vertu et à la ferme volonté de garder à l’égard du poète andalou une éternelle dette de reconnaissance.

Au demeurant, Voici un essai de traduction des deux vers précités:

Qui trouve son repos dans la mort n’est pas mort,
Le mort est celui qui sur ses lauriers s’endort;
Le mort est celui qui mène une vie terne
Et, en pur esprit, reste toujours subalterne.

A travers ces exemples, il est pour le moins aisé de s’imaginer qu’il arrive à l’auteur de se laisser fasciner par la beauté d’un vers ou par la subtilité de la manière dont un concept est rendu invitant à approfondir la représentation que suggère une idée ou un mot en tant que raison d’être d’un acte ou d’une conduite.

Hommage aux éminents linguistes de l’âge d’or

Comme notre poète a tenu à associer certaines des figures les plus marquantes de l’âge d’or de la littérature arabe en intégrant un vers ou deux de leurs créations poétiques dans des textes de son propre cru, nous le voyons , dans un poème dédié à l’Institut d’Arabisation, où il était appelé en sa qualité de professeur de langue et de littérature arabes, à apporter sa contribution aux études d’appréciation de l’évolution de la langue nationale face à la concurrence des langues étrangères, se réclamer des noms les plus prestigieux que cette époque a produits dans le domaine des arts et des lettres, afin d’attester en faveur des efforts qu’il n’a lui-même cessé de fournir pour que la langue arabe redore ses blasons et retrouve son prestige d’antan.

Dans ce poème, l’auteur a tenu à faire référence aux noms les plus prestigieux des intellectuels de l’âge d’or de l’ époque abbasside, pour montrer à quel point il était impressionné par les travaux de recherche et de compilation auxquels ces premiers artisans de la linguistique et de la philologie s’étaient livrés et ont eu le mérite de réunir dans des recueils établis à partir de sources disparates les mots et les expressions idiomatiques propres aux régions où l’arabe parlé était pratiqué dans un vocabulaire dialectal différent d’une localité à l’autre.

Il estimait que la mission qui lui incombait lui imposait de se familiariser avec les écoles et les courants de pensée avant de s’interroger sur les mutations que notre langue a dû subir face aux défits de la modernité qui exigeaient une adaptation permanente aux progrès scientifiques et techniques et ce, par l’assimilation de néologismes appropriés.

Parmi les grands maîtres de l’âge d’or, qu’il a cités comme témoins de sa mobilisation de tous les instants au service de la langue arabe, venaient tout d’abord Ibn Douraid et Ibn Jinny, suivis d’Ibn Malik, de Mohammed Ibn Hicham et de Jawaliky.

Si notre poète a tenu à solliciter en premier lieu le témoignage d’Ibn Douraid, c’était non pas le fruit du hasard, mais compte tenu de la place prédominante qu’il occupait en tant que plus grand savant de la langue arabe sur le double plan de la linguistique et de la littérature. Il suffit de savoir qu’en sa qualité de disciple d’Ibn Mansour Al Azhari, qui a consacré une grande partie de sa vie à analyser l’élagage des mots dans le souci de nettoyer le langage de tout ce qui est superflu ou de nature à nuire à la pureté d’un récit ou à la concision du style d’écriture, pour se rendre compte que l’étude qu’il a consacrée à la recherche des origines de la langue arabe lui a permis, après avoir publié “Aljamhara fiy Al Lughat” (Anthologie philologique) de finaliser l’essai de regroupement des modes d’expression et des différents parlers arabes dans une oeuvre magistrale, “Al Ichtiqaq”, où sont analysées et illustrées les techniques de dérivation des mots à partir de leurs origines éthymologiques.

Quant à Ibn Jinny, notre poète le considérait comme le plus grand grammairien après Sibawaih. dont il était le disciple et le maître incontesté du paradigme, de l’interprétation et de l’analogie. Avec le concours de son maître Abou Ali Alfarissy, il fonda une école de grammaire et de conjugaison où l’on poussait le raisonnement analogique jusqu’à ses extrêmes limites.
Jinny a élargi les domaines d’application des théories d’Abou Ali Alfarissy. Il a eu souvent des altercations avec Almutanabbi au sujet des erreurs commises par celui-ci dans certains de ses poèmes. Mais, Almutanabby en grand seigneur finissait par lui donner raison et déclarer publiquement : “Voilà un homme dont peu de gens reconnaissent la valeur”. Il n’est donc pas étonnant que notre poète lui accorde les faveurs de compter parmi les témoins auxquels il fait appel pour porter un jugement sur la défense et la légitimation de la langue arabe auxquelles il se livre malgré l’hostilité du monde qui l’environne, entièrement inféodé à la langue de l’occupant.

Introduction

Les années de formation et d’apprentissage

Né le 6 avril 1901 dans la ville de Salé, sise dans la zône côtière du littoral atlantique marocain, Abderrahman Hajji est l’aîné d’une famille de six enfants. Portant le même prénom que le premier des arrière-grands pères connus de cette famille, dont l’arrivée au Maroc remontait, selon la mémoire collective, à l’époque du règne du Sultan Moulay Ismael et dont le choix de s’installer dans “la Cité des Corsaires” était dicté par la volonté d’apporter sa contribution à l’effort du Jihad contre les puissances conquérantes, le Portugal et l’Espagne en particulier, qui se partageaient les places fortes le long des côtes marocaines, son père était propriétaire de biens immobiliers et s’adonnait à un commerce florissant d’articles d’argenterie qu’il importait de Grande Bretagne pour les écouler parmi les grandes familles bourgeoises de l’époque.

Abderrahmane devait sa formation de base à son assistance assidue aux causeries dispensées dans la Grande Mosquée de Salé par d’éminents orateurs tels que Ahmed ben Lafqih Al Jariri et Ahmed ben Abdennabi qui étaient relayés par une pléiade d’autres orateurs, aussi prestigieux les uns que les autres, tels que Abdallah Al Jirari, Mohammed Sbihi, le Pacha de Salé, Abou Chouaib Doukkali, Al Madani ben Housni, Mohammed ben Thami Raghaie, pour ne retenir que les noms cités dans une ébauche de biographie d’Abderrahmane établie par son frère cadet Abdelkrim.

De plus, au cours des réunions organisées au domicile de son père et auxquelles il était autorisé à assister, il ne manquait pas de suivre attentivement le déroulement des entretiens qui avaient lieu en sa présence, ce qui lui permettait de se faire une idée des problèmes auxquels se heurtait le Maroc, à un moment où les puissances coloniales le poussaient peu à peu à la dérive.

Au lendemain de la première guerre mondiale, ayant atteint l’âge de 18 ans, il commençait à se faire remarquer par sa fougue patriotique et surtout par l’intérêt qu’il portait aux publications en provenance de l’Orient Arabe, qui se faisaient l’écho des idées réformistes qui étaient largement débattues dans les cercles de ses connaissances qui se réunissaient régulièrement au domicile de l’ancien Pacha de la Ville, le Commandant Abdallah Bensaid, à qui revenait le mérite d’abriter l’un des cénacles littéraires des plus prestigieux de l’époque.

Toutefois, devant l’absence d’une documentation appropriée et le manque de journaux et d’ouvrages en langue arabe, en particulier des éditions émanant des pays de cette région qui étaient constamment frappées de mesures d’interdiction par les services de censure mis en place par l’Autorité du Protectorat, il importait par des moyens détournés les ouvrages didactiques et les recueils de poèmes des auteurs anciens ainsi que les publications d’oeuvres contemporaines au fur et à mesure de leur parution. Par ailleurs, il suivait attentivement le cours des évènements politiques qui secouaient la région et attachait un très grand intérêt aux commentaires de la critique littéraire dans les revues et les grands titres de la presse arabe. Il ne manquait pas de s’adresser directement aux grandes revues culturelles d’Egypte et des autres pays de la région pour leur proposer de soumettre à l’étude de la classe intellectuelle, et notamment celle qui s’intéresse de près ou de loin à la thématique proposée, un sujet qui soit à même d’enrichir le débat en y apportant un éclairage plus dynamique grâce à l’apport de nouvelles formes de pensée et à l’introduction d’un processus de réflexion tendant à l’élaboration d’un style d’écriture conforme aux exigences des temps modernes et aux dispositions d’un meilleur agencement des idées et des modes d’expression destinés à les mettre en valeur.

Le jeune Abderrahmane ne ratait aucune occasion pour se frotter aux milieux cultivés en fréquentant les cercles littéraires qui étaient animés à l’époque par une pléìade d’hommes de savoir parmi les plus réputés: mais il avait une prédilection particulière pour le Cheikh Chouaib Doukkali, en raison de la profonde connaissance qu’il avait des subtilités de la langue et de la littérature arabes.Il se passionnait pour les matières professées par ce grand savant qui accordait l’essentiel de ses cours aux matières littéraires et linguistiques, laissant aux autres orateurs le soin de dispenser les enseignements de la chariâ et de la philosophie du droit musulman qui ne s’accordaient que peu ou prou avec l’état d’esprit de notre jeune poète.

Abderrahmane avait un très profond respect pour l’héritage culturel que nous ont légué nos ancêtres et que les générations montantes avaient tendance à méconnaître. Dans chacun de ses faits et gestes, dans chaque mot qu’il prononçait, en public ou dans des cercles plus restreints, il invitait ses auditeurs à se mobiliser pour défendre le prestige de la civilisation arabo-musulmane et à tout mettre en oeuvre pour sauver notre identité de l’état de décrépitude dans lequel la puissance coloniale entendait la maintenir.

Il suffit de parcourir le poème qu’il a composé au lendemain des défaites ayant ouvert la voie à la pénétration des armées d’occupation, pour se rendre compte de la situation désastreuse dans laquelle se trouvait la société marocaine, les uns se cachant derrière les accords de protection auprès d’Etats étrangers, d’autres, parmi les nantis, refusant de participer aux efforts que requérait la sauvegarde de notre intégrité territoriale.

Ce poème, intitulé “Notre dignité bafouée”, commence par brosser un tableau qui jurait avec l’esprit de sacrifice dont notre pays avait fait preuve tout au long de son histoire, chaque fois que sa souveraineté nationale était en jeu, que son indépendance et son intégrité territoriale étaient menacées ou que ses engagements internationaux n’étaient pas respectés. Les vers suivants que nous avons extraits du poème précité, en disent long sur l’état d’esprit de leur auteur qui y a donné libre cours à toute son amertume:

Notre dignité s’est sur elle-même repliée,
Nous tenant assevis, nos pieds et poings liés.
Nous nous sommes cloîtrés entre nos quatre murs,
Tapis dans nos foyers, pensant être en lieu sûr.

Nous avions l’air d’un oiseau aux ailes coupées,
Qui attend la mue et de larmes se repaît.
Boire et manger, voilà notre unique souci,
Mirage est notre espoir, quand le temps s’adoucit.

Nous avons renoncé à ce qui garantit
Le succès, préférant la vie des repentis.
Nous n’avons défendu aucun arpent de terre,
Des assauts répétés le long de nos frontières.

Nous avons subi la plus lourde de nos défaites.
Malheur à tout vaincu, tombé du plus haut faîte.
L’armée d’occupation nous ayant mystifiés,
Nous a vite asservis, nous a tôt pacifiés.

Après avoir constaté que les caisses de l’Etat étaient entièrement vides et que le pays ne disposait même pas de ressources suffisantes pour payer les intérêts de la dette contractée à des taux usuraires tant auprès des puissances étrangères que des banques internationales, le Roi s’est adressé à la classe des nantis, mais s’est heurté à un refus catégorique, ce qui a amené l’auteur à écrire dans ce même poème les vers suivants où il n’a pas manqué de fustiger le comportement inadmissible de cette catégorie de citoyens, stigmatisant l’esprit de lâcheté qui les anime et criant à la trahison:

Abdelhafid s’est révolté contre son frère,
Les nantis se dérobent à l’effort de guerre.
Il a tâté le pouls pour voir si la nation
Etait encor en vie, toute férue d’action.

Mais, seul le souffle de révolte le hantait
Tant la vision d’une noble mort l’excitait.
Les plus aisés reculent devant leur devoir,
Leur statut protégé sert à faire-valoir.

Leur souci d’avarice nous privait d’avoir
Le soutien pour défendre notre territoire.
Notre armée vivait dans un grand dénuement,
Quant aux nantis, ils ne souffraient d’aucun tourment.

Abderrahman impressionnait l’assistance par ses connaissances du mouvement littéraire qui avait révolutionné le monde arabe et en faveur duquel il avait lui-même pris fait et cause, au point où on le comparaissait à “Saad Zaghloul”

Cette comparaison avec le leader égyptien était dictée par la verve qu’il mettait dans ses commentaires sur la lutte menée par le parti du Wafd, dont il était le fondateur et qui passait pour la figure de proue du nationalisme égyptien en même temps qu’un moderniste libéral imprègné des idées modérées professées par le cheikh Mohammed Abdou.

Les milieux littéraires marocains appelaient notre jeune poète “Zaghloul du Maroc” parce qu’ils le considéraient comme le premier patriote à s’être permis de revendiquer haut et fort l’indépendance de notre pays, après moins d’une décade de l’entrée en vigueur du régime du Protectorat . Ils mettaient également à son actif d’avoir bravé les moyens de répression en se réclamant du nationalisme le plus intransigeant à un moment où celui-ci était considéré comme “une braise ardente de nature à brûler la paume de la main qui oserait s’en approcher”.

Son admiration pour le leader égyptien s’expliquait à l’époque par le fait qu’il espérait que le Maroc pût profiter de la fin de la guerre pour regagner sa liberté bafouée et n’eût de cesse de répéter à qui voulait l’entendre que notre pays avait tout intérêt à suivre les traces de Saad Zaghloul qui a eu au moins le mérite de se rendre à la Conférence de Paix à Versailles dans le but d’y inscrire la question de l’indépendance de l’Egypte à l’ordre du jour.

De plus, l’analogie établie entre Saâd Zaghloul et notre poète en herbe trouvait son origine dans le fait que notre pays avait besoin d’hommes capables de s’engager dans le combat pour la liberté, à l’instar des patriotes égyptiens qui s’étaient regroupés autour de leur grand leader politique pour réclamer l’indépendance de leur pays. Il ne lui échappait pas que le parti Wafd n’a réussi en fait à s’implanter en Egypte qu’après avoir perdu tout espoir d’aboutir à une solution négociée avec la Grande Bretagne et en déduisait qu’il appartenanit aux patriotes marocains de se grouper autour d’une entité politique comme ce fut le cas en Egypte qui n’a réussi à s’émanciper qu’après avoir rejoint les rangs d’un parti qui s’était porté à la pointe du combat et s’était engagé à faire face à une période de troubles et d’insécurité sachant quil ne pouvait parvenir à la libération de l’Egypte du joug colonial qu’après avoir suscité une recrudescence sans précédent de mouvements de grèves, appuyés par les émeutes populaires et de permanentes agitations sociales. Cette situation conflictuelle avec la Grande Bretagne a ainsi duré de 1921 à 1923, date à laquelle l’Egypte a fini par accèder à l’indépendance et à se doter d’une Constitution qui remettait le pouvoir exécutif entre les mains du Roi et le proclamait chef suprême de l’armée.

Son goût pour la langue arabe et la poésie s’est très tôt développé chez lui, si bien que, bien avant de s’inscrire à l’université de la Karawiyine à Fès, il s’était découvert un talent de poète et s’était mis à composer des vers où il accordait un intérêt particulier aux amitiés littéraires et artistiques.

Il allait chercher ses sources d’inspiration dans le courant des idées qui avaient bouleversé la vie culturelle du Proche et du Moyen Orient.

Pendant la période mouvementée que l’Egypte a traversée au tournant du siècle, le mouvement salafiste commençait non pas à prendre racine au Maroc, où la communauté musulmane d’obédience sounnite, a toujours revendiqué un retour à l’Islam des origines, mais à prendre de l’ampleur grâce aux cours magistraux dispensés par des cheikhs éminents, comme le maître précité Abou Chouaib Doukkali ou Moulay Larbi Alaoui, qui ont commencé à véhiculer des idées de progrès professées, à partir de l’Afghanistan, par Jamal Eddine Al Afghani, puis relayées en Egypte par le Cheikh Mohammed Abdou, et en Syrie par le disciple de celui-ci, le Cheikh Rachid Réda.

Les promoteurs de la doctrine salafiste au Maroc ont tout mis en oeuvre pour que les réformes préconisées fussent placées au service de la lutte pour la libération nationale. De Jamal Eddine Al Afghani, ils ont mis en relief les idées relatives à la relecture critique de certains textes sacrés afin de les interprêter d’une manière rationnelle et adaptée au nouveau contexte historique des temps modernes, Mais, en comparant les oeuvres de Mohammed Abdou avec celles de Rachid Réda, ils ont constaté que si “l’un et l’autre professaient un salafisme d’essence rationaliste, il n’en demeurait pas moins que, pendant la dernière tranche de sa vie, Rachid Réda avait connu une inflexion rigoriste hostile à la raison”. Ils ont donc opté pour les thèses de Mohammed Abdou qui liaient l’engagement politique anti colonialiste à l’effort intellectuel de “se libérer du carcan de l’ancien appareil théologique hérité des siècles de décadence sociale et culturelle du monde musulman”.

C’est dans cette voie que le jeune Abderrahman s’est lancé au début de son engagement politique quand il a pris fait et cause pour les principes de l’enseignement salafiste.

Rejet du projet de réforme fiscale

Pendant ce début de la troisième décade, le Maroc a traversé une période de
confrontations avec l’ennemi suscitée par un certain nombre de réformes que la puissance occupante envisageait d’introduire dans le système fiscal, à l’instar de l’impôt dit “Alkyab” qui allait avoir de fâcheuses répercussions sur les modestes revenus des bourses moyennes et les maigres bénéfices des artisans et des petits commerçants. Le commandant Abdallah Bensaid ayant exprimé son désaccord au projet de réforme proposé, il a été arrêté manu militari et exilé de Salé en compagnie d’un autre ressortissant natif de cette ville, Haj Ben Aissa Laâlou.

Abderrahman n’attendait pas plus pour exprimer publiquement sa réprobation des mesures impopulaires prises à l’encontre des nationaux par la nouvelle administration coloniale et s’est mis aussitôt à la tête d’un vaste mouvement de protestation qu’il a suscité et réussi à organiser après avoir arpenté les artères de tous les quartiers de la ville et incité le public à se joindre aussi nombreux que possible à la manifestation qu’il projetait de conduire vers la demeure du Pacha pour exprimer le sentiment de révolte suscité par le projet de réforme fiscale.

Dans une attestation fournie par le patriote Haj Ahmed Maâninou, il a fait état de ses souvenirs d’enfance quand il a été appelé avec ses autres camarades de l’école coranique, malgré leur très jeune âge, à rejoindre le public des manifestants qui se dirigeaient vers le domicile du pacha sans même savoir les raisons de ce grand soulèvement populaire.

Arrivés devant la demeure du pacha, les manifestants scandaient : “Vive la patrie”, pendant que l’orateur Haj Ali Aouad répétait :

“Nous sommes avec eux et pour eux, nous faisons partie d’eux, libérez-les ou prenez-nous avec eux”.

Puis, Abderrahman Hajji a prononcé un discours des plus exaltants, stigmatisant les Autorités du Protectorat et réclamant la libération immédiate du commandant Abdallah Bensaid et de la personnalité qui a été arrêtée en même temps que lui, Haj Ben Aissa Laâlou.

La fin de son discours a été marquée par une reprise à l’unisson des slogans jusqu’au moment où le pacha Haj Mohammed Sbihi est sorti de sa réserve et a pris la parole en disant:

“Messieurs,

je vous informe que les deux personnalités se trouvent à mon domicile, entourées du respect et de la considération qui leur sont dûs. Je n’attends que les ordres de Sa Majesté le Roi pour les libérer. Ne craignez rien à leur sujet. Elles sont en sécurité. Je vous prie par conséquent de regagner calmement vos occupations, de vous disperser dans l’ordre et le respect des règles de civilité et de bonne conduite”.

Deux jours plus tard, le commandant Abdallah Bensaid a été exilé à Oujda, Haj Ben Aissa Laâlou à Safi tandis qu’Abderrahman Hajji a été transféré en prison, vêtu d’une tunique en jute au dessus de l’habit qu’il portait.

C’étaient les trois premières victimes du nouvel ordre colonial. Elles ont ainsi écrit une page d’histoire en étant, en ce qui concerne les exilés, les deux à ouvrir le chemin de l’exil qui sera emprunté plus tard par nombre de nationalistes arrêtés et condamnés à des peines de réclusion pour délit patriotique, et pour ce qui est du jeune Abderrahman, le premier à avoir fait preuve de courage et de sacrifice pour la cause nationale, ce qui lui a valu d’ouvrir toutes grandes les portes des geôles du Protectorat où seront accueillis tous les militants nationalistes soupçonnés de nourrir un tant soit peu de fibre patriotique.

Les prises de position patriotiques

Abderrahman a donc été le pionnier des patriotes de l’époque à avoir écopé d’une peine de prison pour avoir initié la première manifestation contre la réforme fiscale introduite en 1919 par la puissance coloniale, sept ans seulement après l’entrée en vigueur du Traîté du Protectorat. Il était âgé d’à peine dix huit ans. En l’absence d’organisations politiques qui lui eussent permis de joindre sa voix à celles des autres patriotes qui se contentaient d’exprimer leur rejet du système colonial dans le secret des salons où ils se réunissaient, il a pris la ferme résolution d’agir en solitaire, quitte à prendre position chaque fois qu’il jugeait que l’intérêt national était en jeu.

Ceux qui ont connu Abderrahman à cette époque sont unanimes à attester qu’il était un fervent patriote et qu’il n’avait rien à envier à la génération qui lui a succédé à partir des années trente. Notre poète est venu trop tôt par rapport aux jeunes de cette génération. Le décalage dans le temps qui l’a séparé d’eux ne lui a pas permis, en raison de la différence d’âge qui les classait parmi les jeunes de la nouvelle génération pendant que lui faisait partie de celle qui les avait précédés, de mettre à profit certaines affinités électives pour nouer avec les uns ou les autres des relations partisanes d’égal à égal avec chacun d’eux. Il lui était difficile, à lui qui a pris l’habitude de soumettre chacun de ses faits et gestes à une réflexion personnelle conforme aux objectifs qu’il s’était tracés et auxquels il croyait en son âme et conscience, de se plier à une discipline collective qui, de toutes façons n’existait pas faute de partis politiques organisés pour l’imposer à leurs membres. L’histoire aurait ainsi retenu de lui qu’il était un grand patriote et qu’il n’a jamais été un vrai politicien.

Abderrahman était, à n’en point douter, un patriote de la première heure. A l’époque, il n’a trouvé personne parmi les jeunes de Salé qui partageaient la vision qu’il avait d’un Maroc orienté vers le progrès et luttant pour recouvrer sa dignité bafouée. Ses prises de position et la fibre patriotique qui l’animait ne trouvaient nulle part de répondant, si bien qu’il était, en réalité, un leader isolé, sans que cela eût ébranlé en quoi que ce fût sa ferme résolution de poursuivre la lutte contre l’occupant étranger. Il se disait que lorsqu’un être humain se trouve confronté à une difficulté, il devrait s’armer de patience et se rappeler l’adage célèbre selon lequel “Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage”. Peu lui importait de livrer bataille à une armée de moulins à vents que la légende assimilait à des géants, sachant qu’il incorporait en même temps le héros disposé à se battre aux côtés de son non moins imaginaire compagnon d’aventures qui le ramenait constamment à la raison. Au lieu donc de se décourager, il a au contraire persisté dans sa volonté de ne jamais perdre pied jusqu’au jour où il pourrait remettre le baton de pélerin en mains propres à celui qui sera appelé à prendre la relève de la lutte après lui.

Soutien à la Révolution Rifaine

Lorsque la guerre du Rif a éclaté en 1921, Abderrahman qui était alors âgé de vingt ans, a pris fait et cause pour la Révolution Rifaine et s’est engagé dans une correspondance avec les principaux éléments de l’entourage d’Abdelkrim Al Khattabi, à leur proposer ses loyaux services pour soutenir l’effort de guerre consenti par l’armée de libération sur les lignes du front. Voici ce qu’a écrit à ce sujet l’historien Dr Mohammed Zniber dans la préface précitée :

“Nous le voyons montrer une sympathie extrême pour la Révolution Rifaine. Il entretenait avec ses principaux dirigeants un échange suivi de coorrespondance. Abdelkrim lui a écrit ou fait écrire une lettre d’encouragement, ce qui l’a amené à penser sérieusement à la meilleure manière de concrétiser son soutien à la guerre de libération engagée dans les montagnes du Rif. Il disait, en parlant de son propre domicile: Cette grande maison peut être aménagée en dispensaire pour soigner les blessés. L’aile voisine de la grande maison pourra servir de centre de recrutement des volontaires …”.

Le poème intitulé “Le héros du Rif” d’où nous tirons ces quelques extraits se propose de peindre le théâtre des hostilités comme une vaste fresque historique où Abdelkrim et l’armée rifaine se sont distingués grâce aux hauts faits d’armes qui ont acculé l’ennemi à la déroute.

Il s’agit moins d’un fragment du poème précité que de vers choisis ça et là au hasard de la lecture d’un poème exaltant les actions sublimes portées à l’actif d’un héros national, qui tiennent à la fois du merveilleux et du récit épique.

Le rappel du passé réveille les passions,
Tant les vieux souvenirs sont chargés d’émotions.
Témoins oculaires et sources auditives
Sont les acteurs de la conscience collective.

Montrons aux jeunes de cette génération
Le vrai sens de l’honneur qui suscite l’action.
Exaltons tous cette page de notre histoire
Qui met en valeur les hauts faits de nos victoires.

Puis, le poète se met à décrire les péripéties de la célèbre bataille d’Anouel qui s’est soldée par une victoire écrasante des troupes rifaines d’Abdelkrim sur l’armée d’occupation espagnole :

Retentissante est la bataille d’Anouel;
Elle a tout fait trembler, et le trône et l’autel.
Ses assauts répétés l’ont mis en position
D’acculer l’ennemi à l’âpre reddition.

Son armée a failli s’accaparer de Fès,
Coeur battant du pays, qu’à l’assayant ne plaise!
Il est venu de nuit, déferlant tel l’éclair,
Encerclant l’ennemi, le vouant à l’enfer.

Mais le tragique dénouement de l’épopée rifaine en 1926 a mis fin aux espérances du poète pour qui la victoire finale d’Abdelkrim était depuis la débâcle subie par l’armée espagnole à la bataille d’Anouel, chose acquise et sa proclamation n’était plus qu’une question de temps. Sa déception était donc d’autant plus grande en apprenant la reddition d’Abdelkrim qu’il le considérait comme un héros invincible, à qui revenait le mérite d’avoir enrichi les techniques de la guerre de méthodes de guerilla qui consistaient à harceler l’ennemi sur tous les fronts afin de l’obliger à éparpiller ses
forces et à ne pas être en mesure de les regrouper en vue de nouvelles concentrations. Abdelkrim passe ainsi pour le père de la guerilla moderne, dont les méthodes ont largement été reprises par Mao Tsé-Tung et Hô Chi Minh.

Quoi qu’il en soit, la défaite d´Abdelkrim a inspiré à notre auteur un poème intitulé “La reddition d’Abdelkrim” qu’il a commencé par l’incrédulité d’une telle nouvelle et qu’il a terminé par ces vers qui témoignaient de la totale adhésion du peuple marocain à la cause pour laquelle la révolution rifaine a dû combattre les deux puissances européennes qui s’étaient coalisées contre elle:

Tous les partis t’ont soutenu de leur plein gré,
Barrant la route aux renégats, aux imposteurs.
Chaque tribu est venue du fin fond des prés,
Ordonnée, telle une troupe te rendant les honneurs.
Dans la tourmente, sous ta conduite éclairée,
Elle préfère le trépas au morne déshonneur.

L’Etoile Nord Africaine

Un an après la fin de la guerre du Rif qui s’est soldée par la reddition d’Abdelkrim et son envoi en exil à l’Ile de la Réunion, Abderrahman, alors âgé de vingt six ans, a été approché par l’Etoile Nord Africaine, association à caractère politique et culturel créée à Paris pour être un lieu de rencontres où les ressortissants marocains, algériens et tunisiens pourraient exercer leurs activités culturelles et trouver un espace appoprié pour tenir leurs réunions quotidiennes et leurs assemblées périodiques.

Le concours d’Abderrahman a été sollicité depuis que les instances dirigeantes ont appris qu’un ressortissant marocain parmi les membres actifs de cette association ne tarissait pas d’éloges à l’égard du respect qu’Abderrahman portait au peuple marocain opprimé, et de l’amour qu’il éprouvait pour son pays que la présence coloniale tentait d’usurper. C’est dans ce contexte que l’Etoile Nord Africaine s’est adressée à notre poète en lui proposant d’établir entre eux des liens d’amitié et de coopération, dans l’intérêt bien compris de la jeunesse maghrébine regroupée au sein de l’Association.

La lettre adressée à Abderrahman en date du 28 Août 1927 a pris soin de faire l’historique de l’Etoile Nord Africaine depuis sa création en mettant l’accent sur le caractère éminemment patriotique de ses activités, et s’est terminée par un retour à l’objet initial, à savoir l’établissement d’une plateforme d’entente entre les responsables de cette Association et le destinataire de l’offre de coopération.

“Nous avons la ferme conviction”, ajoute la lettre précitée, “que notre Association remplira la mission qu’elle s’est donnée et renforcera la solidité des liens qui unissent les forces vives de la jeunesse des trois pays d’Afrique du Nord, afin d’éviter que ne se renouvelle sous nos yeux le crime qui a été perpétré lors de la guerre du Rif qui a offert au monde civilisé le spectacle désolant d’une armée de musulmans du Maroc, d’Algérie et de Tunisie en train de combattre leurs frères rifains dont le seul crime était de lutter pour restaurer leur dignité bafouée et défendre leur pays que convoitaient les puissances coloniales”.

“En définitive”, poursuit la lettre de l’Association, “nous vous demandons, cher concitoyen, de nous faire part de la réflexion que ce sujet vous suggère et auquel nous portons un très vif intérêt”.

L’Etoile Nord Africaine, créée comme on vient de le voir, pour regrouper les ressortissants du Grand Magnreb en France, a été, peu après sa création, placée sous la direction du leader algérien Messali Alhaj. Elle cherchait sans aucun doute, à
obtenir des cautions dans les trois pays d’Afrique du Nord et à enrichir la liste de ses sympatisants parmi les personnalités les plus en vue au Maghreb.

“Mais”, et cela a été souligné par l’historien Dr Mohammed Zniber, “ce qui nous intéresse ici est la légende qui s’est faite autour du nom d’Abderrahman Hajji en tant que patriote et de l’écho qui nous en est renvoyé par delà nos frontières.”

L’homme jouissait incontestablement d’une grande crédibilité quant à son dévouement et à sa participation à la défense de la cause publique. Il était l’un des rares parmi les poètes de sa génération à faire partie de ceux qui osaient s’aventurer dans de telles prises de position.

Participation aux activités du Club Littéraire de Salé

Lorsque le Club Littéraire a été créé pendant la même année 1927, la réputation d’Abderrahman en tant que précurseur de la jeunesse patriotique de Salé l’y avait précédé, car toute la classe intellectuelle associait son nom au rôle d’avant-garde qu’il n’avait cessé de jouer dans les cénacles littéraires depuis la fin de la seconde décennie du siècle dernier, sans oublier le soutien qu’il s’était proposé d’apporter au héros du Rif, l’Emir Abdelkrim Alkhattabi, dans la guerre que celui-ci avait menée de 1921 à 1926 contre les armées espagnole et française.

Sa présence à la cérémonie constitutive du Club Littéraire qui s’est déroulée le 2 septembre 1927 à Salé, devant une très nombreuse assistance composée des principales notabilités de la ville, des éléments les plus dynamiques de la classe intellectuelle ainsi que de nombreux représentants de l’Ecole des Fils de Notables de Salé, qui ont eu le mérite d’avoir initié la création de cette entité littéraire, lui a donné l’occasion de prendre la parole, aussitôt après l’élection du bureau exécutif, pour improviser un poème au cours duquel il a harangué l’assistance et invité la jeunesse à prendre part aux activités du Club, et à redoubler d’efforts pour être à la mesure de ce que le pays était en droit d’attendre d’elle.

Ce petit poème, dicté par les circonstances et circulant encore de nos jours dans la mémoire collective de tous ceux, parmi la jeunesse d’alors, qui ont vécu cette période du mouvement patriotique, s’adresse aux nouvelles générations appelées à prendre la relève de leurs aînés en continuant de mettre en exergue les aspirations du peuple marocain à une vie de liberté et de dignité. Nous en avons extrait quelques vers que nous proposons au lecteur dans une traduction approximative que voici :

Jeunesse, lève-toi; grands seront tes atouts.
Au lieu d’être à genoux, tiens-toi toujours debout.
Aspire à la grandeur, aux piliers de la gloire,
Laisse trace d’une prestigieuse mémoire.

Sans baisser pied, attèle-toi à la tâche,
Pour en cueillir les fruits, toujours et sans relâche,
Puise aux intarissables sources de la science,
Tu y trouveras des pâtures en permanence.

Symbôles de la gloire et de la réussite,
Elles procurent un gain qui s’ajoute aux mérites.
Préservez l’amitié renforcez-en les liens,
C’est le vrai chemin qui conduit toujours au bien.

Il lui arrivait, en marge des cours d’arabe qu’il dispensait au cycle secondaire, d’entraîner ceux parmi ses élèves qui fréquentaient assidument le club littéraire de Salé, dans les jardins de la poésie ancienne ou moderne. Il aimait à passer en revue certains extraits de la poésie
anté-islamique.

La poésie et l’éducation patriotique

Dans un essai d’analyse repris dans un ouvrage collectif consacré aux “Attestations et Etudes poétiques” auxquelles a donné lieu la publication du Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji, un de ses anciens disciples, Mohammed El Yazghi, qui fut un temps Premier Secrétaire de l’Union Socialiste des Forces Pupulaires ( U.S.F.P.), a tenu à mettre en valeur l’esprit patriotique qui animait son professeur d’arabe, en écrivant sous le titre: “La poésie et l’éducation patriotique” :

“Les professeurs marocains au Collège Moulay Youssef à Rabat se répartissaient à l’époque en deux groupes d’enseignants: un groupe neutre qui se limitait à enseigner les matières arrêtées au programme tel qu’il a été fixé par les Autorités de l’Instruction Publique, et un second groupe constitué de patriotes dévoués à l’instar de Taieb ben Omar, du Dr Mohammed Zniber et du professeur Abderrahman Hajji, lesquels ont rempli leur mission éducative à la perfection et avec toute la pobité requise en éveillant dans l’esprit de chacun de leurs élèves la dignité d’appartenir à une nation fière de ses origines et pleinement consciente de ses droits et de ses devoirs”.

La même source nous renseigne sur notre état de délabrement avant et après l’instauration du Protectorat, en soulignant que, grâce à ce genre d’orientations politiques,

“les étudiants pouvaient ainsi mieux comprendre la situation catastrophique dans laquelle se trouvait le pays à la veille du Protectorat et celle devenue encore pire depuis l’instauration du régime de tutelle et d’occupation au lendemain de l’entrée en vigueur du Traîté de Fès en 1912″.

Elle nous informe en outre qu’”au début des années cinquante, lorsque le Maroc était appelé à faire face à la tyrannie et à la répression exercées par le Général Juin, puis par le Général Guillaume, et que le Collège Moulay Youssef était en pleine effervescence, le professeur Hajji disait à ses élèves que les Marocains d’aujourd’hui, qui étaient les descendants d’une lignée de combattants et les héritiers de glorieux ancêtres, se devaient de lutter pour récupérer leur liberté et vivre dans la dignité”.

Pendant les cours qu’il dispensait, il expliquait les tenants et les aboutissants de l’épopée coloniale et estimait que, quellles que fussent les séquelles de l’oppression, elles ne sauraient venir à bout de l’identité de l’homme Marocain et encore moins de sa culture qu’il plaçait par delà tous les moyens de résistance devant être opposés à la pénetration de l’occupant étranger. Il ne manquait pas d’attirer l’attention de son auditoire sur le fait que si la France, comme le prétend l’administration coloniale, , agissait dans ses propres intérêts en propageant sa culture au milieu marocain, il n’en demeurait pas moins que notre pays avait absolument besoin d’un enseignement national susceptible de renforcer l’identité marocaine et créer un réveil de conscience dans les milieux de la jeunesse afin de leur permettre de jouir de tous les avantages de la vie de liberté et de dignité à laquelle ils aspirent.

Au demeurant, a lutte que le Maroc mène contre la présence coloniale de la France est une lutte psychologique et culturelle, d’où la jeunesse marocaine sortirait gagnante si elle se débarrassait de la hantise de la peur comme du spectre de la soumission et se résolvait à se doter des moyens de culture et de connaissances scientifiques, tant il est vrai que la confrontation intellectuelle exige de porter un intérêt majeur à l’histoire du Maroc, à sa civilisation arabo-musulmane, qui l’a imprègné pendant plus d’un millénaire, à sa production scientifique, littéraire et artistique avec les influences qu’elle a subies de la renaissance culturelle de l’orient arabe et les ouvertures sur l’évolution des sciences et des arts qui ont porté l’occident aux degrés les plus performants de la modernité.

En conclusion de cet essai d’analyse, on peut par recoupement avec les témoignages de ceux parmi ses élèves qui se sont donnés la peine de laisser des écrits derrière soutenir que les cours dispensés par le professeur Hajji abordaient des thèmes très variés allant d’une vision éclairée du patrimoine de la langue et de la littérature arabes à une aspiration à un constant alignement sur les différentes étapes du renouveau civilisationnel.

Retour d’un poète à la vie

Certains historiens, à l’instar du Dr Mohammed Zniber,ont tenu à lever le voile sur la vision que l’auteur avait de la politique. Is ont mis l’accent sur les repères qui aident à situer l’oeuvre dans son contexte historique et biographique. Parmi les thèmes abordés dans les différentes analyses, aucun d’eux n’a manqué de dévoiler la conception que le poète avait “d’une certaine idée du Maroc”

Au cours des réunions qu’il organisait à son domicile, plusieurs thèmes d’actualité étaient débattus et les discussions autour de la dégradation de la situation qui portait un grave préjudice à la cause nationale étaient pratiquement au centre de tous les débats auxquels Abderrahman participait avec le même élan patriotique et la même fibre que celle qui vibrait au cours de ses jeunes années.

Toutefois, en voyant qu’il prenait de l’âge et qu’en outre, il était atteint d’une maladie incurable, il a fini par se convaincre que le meilleur moyen pour lui de persévérer dans la lutte pour libérer la patrie du joug colonial était de continuer à accomplir la tâche éducative qui lui incombait et de s’en acquitter avec sérieux et abnégation.

“Ma méthode pour répondre aux exigences du devoir national, disait-il, est de réussir la mission de formation des enseignants en leur inculquant l’esprit patriotique et ce, dans le but de former une nouvelle génération consciente de ses responsabilités et se fixant comme objectif d’avoir le mérite de contribuer à la libération du pays”.

Abderrahman a fait preuve tout au long de sa vie d’une indépendance d’esprit qui a profondément marqué son parcours politique. Il a préféré mener ce parcours en solitaire, n’ayant nul besoin de se laisser guider par qui que ce fût.. Il n’hésitait pas à soumettre gouvernants et gouvernés à l’âpreté d’une critique acerbe, dénonçant et fustigeant l’injustice, ne ménageant ni l’appareil étatique, ni les organisations syndicales et politiques, ni encore moins certaines associations qui se disaient d’utilité publique et les confréries prétendument religieuses qui s’acharnaient à défendre les aspects les plus désuets des anciennes traditions qui ont maintenu la nation dans un lamentable état rétrograde.

Il suffit de parcourir le poème qu’il a intitulé : “Le dépit des opprimés” pour se rendre compte qu’il ne craignait pas de porter le pseudonyme qui lui était attribué de “Conscience du peuple” et de s’ériger en véritable “tribun de la plèbe” pour réclamer les droits spoliés de ses congénères du menu peuple. Il a notamment écrit dans ce poème considéré parmi les plus virulents de sa création poétique:

Laissons les opprimés crier tout leur dépit,
L’injustice ne leur a ménagé aucun répit.
Secoués de honte, les voilà humiliés,
Flétris dans leur honneur et tous leurs droits spoliés.

Ils sont entre les mains de hordes de tyrans,
Qui plantent dans leur chair leurs crocs tâchés de sang
Et font des prouesses pour prétendre alléger
Les douleurs de leurs plaies où le sang s’est figé.

Le poète a eu la malchance d’avoir été atteint du diabète à l’âge de trente ans et, depuis, son état n’a fait qu’empirer.

“Cet état, écrit Dr Mohammed Zniber dans un article paru au No 40 de Novembre-Décembre 1991 de la revue d’expression arabe “la culture marocaine”, est celui de beaucoup de grands écrivains qui comptent parmi les sommités du monde littéraire, comme Marcel Proust dont l’asthme a conditionné l’existence et qui passait la plus grande partie de la journée au lit, à demi couché, condamné lui aussi à mener une vie de reclus. Il est mort jeune, à l’âge de cinquante deux ans, ce qui ne l’a pas empêché de passer pour l’un des plus grands écrivains du siècle”.

L’auteur de l’article poursuit son analyse par une réflexion hautement philosophique en se posant la question de savoir s’il n’existe pas une relation de cause à effet entre la maladie et le génie. Il en est ainsi venu à citer l’exemple du poète tunisien Abou Alkassem Chabbi, qui était atteint d’une maladie du coeur et décrivait dans une impeccable envolée de style le mal qui le rongeait, à l’instar de notre poète qui nous a légué un de ses plus beaux fleurons intitulé “Quinte de toux d’un phtisique ou cri d’un être abandonné”. où il se plaignait du sort qui lui était réservé . Ecoutons-le:

Un malade condamné à rester soumis,
Oublié de tous, y compris de ses amis,
Est le seul à devoir endurer son calvaire
Et du mal qui l’étreint à payer le salaire.

Il a passé sa vie à fournir des efforts,
Pour apprendre aux jeunes à redresser leurs torts.
Pour tout remerciement, ils l’ont tous ignoré,
Lui ont tourné le dos et l’ont presque abhorré.

En évitant de participer directement à l’activité de l’un ou l’autre des partis qui se disputaient le pouvoir et s’adonnaient à une confrontation dépassant souvent les limites de la décence, voire de la simple courtoisie, l’auteur a dû faire face à certaines critiques émanant d’une partie de ses élèves lui reprochant de faire cavalier seul au lieu de contribuer à renforcer les rangs du Mouvement National.

Jamais le maître n’a été autant courroussé que par ce type de reproche qui ne faisait aucun cas des efforts qu’il n’avait cessé d’entreprendre, à titre personnel, pour montrer aux nouvelles générations le vrai chemin de la lutte patriotique.

Il a aussitôt pris la plume et s’est mis à fustiger ces jeunes qui étaient certes pleins d’ardeur et de zèle pour défendre les idées et les prises de position nationalistes, mais qui se trompaient lourdement sur son compte et ont failli dans le style de communication et de discussion avec le professeur qu’il était. Voici le texte du poème qu’il a improvisé à cette occasion et intitulé “Triomphe de la vérité” :

La vérité est mon principe et ma devise
Et mon meilleur habit l’accent de la franchise.
Ma vie durant, l’idée ne m’est jamais venue
De voiler dans la honte un secret de vertu

Malheur à tous ceux que les gens pointent du doigt
L’hypocrisie les livre à leur mauvaise foi
Ila se plaisent à travestir la vérité
Moyennant argent et biens qu’ils croient mériter.

Puis, le poète s’attaque à ses détracteurs dans la seconde partie du poème où il donne libre cours à sa verve pamphlétaire :

Mon parti pris pour la vérité me condamne
A recevoir des coups répétés et infâmes
De détracteurs dont le mérite me revient
De les avoir formés et initiés au bien.

Puis, après quelques vers, il entend fustiger l’aveugle parti pris de ses interlocuteurs en déclarant que l’appartenance à un parti est souvent de nature à exacerber les passions et à être quelquefois la cause de heurts consécutifs à de graves discensions parmi les amis les plus proches, voire au sein d’une même famille dont les membres se réclament tantôt d’une formation politique, tantôt d’une autre et brandissent des mots d’ordre diamétralement opposés les uns des autres.

Cette ignorance va chercher son origine
Dans mes dénonciations des luttes intestines
Que se livraient entre eux les partis politiques,
Imbus de leur pouvoir, ignorant toute éthique.

Pour une réforme de l’Institution Monarchique

Vers la fin de sa vie, le poète a donné libre cours à son esprit patriotique en consacrant la plupart de ses poèmes à l’Institution Monarchique et à l’organisation du pouvoir au Maroc. Il a mis l’accent tantôt sur les rapports des gouvernants et des gouvernés, tantôt sur les problèmes institutionnels.

Dans un discours improvisé par le poète Moulay Ali Skalli au cours d’une soirée littéraire initiée par les instances dirigeantes de l’Union des Ecrivains du Maroc en 1992, l’auteur a dit en substance:

“Dans ce domaine, Abderrahman Hajji a atteint les sommets de son art, en disant ce qu’il avait à dire avec le maximum de force et de conviction. Permettez-moi de vous lire quelques uns des poèmes où il a abordé la problématique constitutionnelle. Abderrahman a consacré une partie non négligeable de sa production poétique au problème de la Constitution, au point où il serait possible d’en faire un recueil séparé. Il a vécu comme chacun d’entre nous toutes les péripéties par lesquelles le projet de la première Constitution est passé, depuis la période de son élaboration jusqu’à celle que nous avons vécue après son adoption par voie de referendum”.

Le conférencier a poursuivi son analyse en mettant l’accent sur le fait qu’”au début, le poète était très optimiste en nous faisant connaître les objectifs et l’importance de toute Constitution; puis, il a continué à en faire l’éloge au lendemain de son entrée en vigueur. Mais, il n’a pas tardé à se désillusionner au moment où elle a été mise en pratique. C’est alors qu’il s’est mis à l’attaquer avec une telle virulence que pas un poète avant lui n’a mise dans aucune de ses diatribes”.

En 1965, alors qu’il lui restait à peine une quarantaine de jours à vivre, avant sa disparition intervenue le 29 avril 1965, notre poète a appris qu’une grande manifestation estudiantine venait d’être sévèrement réprimée à Casablanca, par les forces de l’ordre placées sous le commandement du Ministre de l’Intérieur de l’époque. Mais, il était loin de penser que la répression de cette manifestation allait donner prétexte le 7 Juin 1965 à l’abrogation de la première Constitution du Maroc qui n’aura ainsi duré que l’espace de deux ans et demi, pour ouvrir la voie à l’instauration de l’état d’exception ayant entraîné la dissolution du parlement et l’exercice des pleins pouvoirs par le Monarque.

Retour d’un poète à la vie, par Dr. Mohammed Zniber

A l’occasion de la parution du Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji, la revue de langue arabe “la culture marocaine” a publié dans le 4ème No de sa première année, daté de Nov.-Déc. 1991, une étude de Dr Mohammed Zniber, professeur d’histoire à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines à Rabat, dont ci-dessous le texte intégral:

De quoi vit le vrai poète? Avec sa poésie. Tu pourras me dire qu’il vit, comme tout être humain, de nourriture, d’eau et d’air, qu’il doit dormir au moment de dormir et se réveiller quand il faut se réveiller et qu’il travaille pour gagner son pain quotidien. Je te réponds que ce que tu dis est juste dans la mesure où nous prenons en considération les apparences qui sont souvent trompeuses. Tout ce que tu viens de mentionner fait partie des besoins biologiques auxquels le poète ne fait guère attention et ne pense même pas. Il estime qu’il ne commence à vivre qu’après avoir ouvert la porte qui demeure fermée devant beaucoup d’autres gens, celle du monde poétique qu’il affectionne en permanence. Il n’est conscient de son existence que s’il a accès au monde de la rime et de l’harmonie et est comme le rossignol qui ne goûte les délices de la vie que quand il saute d’un arbre à un autre, d’une branche à une autre, gazouillant et chantant des airs dans une langue que ceux qui la connaissent disent que c’est là une langue poétique pure.

Mais, le poète mène une autre vie après sa mort. C’est la vie qu’il a introduite dans sa production poétique et qui a gardé intacts les battements de son coeur, dans l’harmonie de leurs mouvements rythmiques, et conservé la chaleur de l’être vivant qu’il était, dans la magie du verbe et les images véhiculées par le processus d’écriture et les choix du style expressif.

Le poète nous invite toujours au dialogue, comme s’il était présent parmi nous. Il nous entretient du ciel et de la terre, de la nature et de l’amour, de la lutte pour survivre et du rêve et de bien d’autres choses encore. Nous partageons ses sentiments malgré le nombre d’années qui nous séparent. Ainsi, Homère a vécu il y a trente siècles et nous lisons toujours ses poèmes comme si nous faisions partie du cercle qui l’entoure. Nous lisons les poèmes d’Al Moutanabbi, et nous nous laissons ensorceler par le style langagier et la chaleur des vers qui nous réveille de notre léthargie comme si elle émanait des braises ardentes de la vie.

J’ai maintenant un autre exemple d’un poète contemporain qui a vécu près de nous. Les gens de Salé et a fortiori ceux qui l’ont fréquenté parlaient de lui comme d’un poète d’un talent exceptionnel et récitaient deux ou trois vers de sa création à titre d’exemple, faisaient l’éloge de son art poétique. Nous acceptions par courtoisie leur élan d’enthousiasme devant le génie créateur de ce poète, mais nous étions loin d’être convaincus et ce, pour l’unique raison que nous n’avions jamais eu l’occasion d’écouter ou de lire un nombre suffisant de ses poèmes pour nous permettre d’émettre un jugement de valeur sur la conception poétique de cet auteur.

J’ai connu notre poète en tant que maître enseignant d’arabe. Je l’ai vu pendant que j’étais encore tout petit, ayant à peine atteint l’âge de 8 ans. Il est entré pour la première fois dans notre classe à l’Ecole des Fils de Notables de Salé, une règle à la main. Il était habillé d’une Djellaba et portait un tarbouche rouge foncé sur la tête.Il avait les traits d’un homme sérieux, voire sévère, comme s’il était venu pour nous punir.
Les élèves, tous en bas âge, avaient pris peur. Un silence de mort règnait dans la salle où personne n’osait bouger ni faire le moindre geste.

Puis, le nouveau maître s’est mis à nous donner des ordres comme si nous étions dans une école militaire : “Faites attention – Regardez le tableau – Ouvrez vos cahiers – Ecrivez la date d’aujourd’hui – ”

Nous l’écoutions et exécutions ses ordres d’une manière quasi automatique. Et c’est ainsi que nous allions le voir tous les jours, portant le même habit traditionnel, l’air sérieux mais abordant ses cours avec beaucoup d’enthousiasme, Nous avons rarement vu sur son visage le soupçon d’un sourire, pas plus que nous n’avons remarqué dans son comportement une tendance à transiger avec son devoir. Nous avions passé sous son autorité à peine 2 ans, mais nous avions appris toutes les règles de base de la langue arabe, grammaire et conjugaison comprises. Nous pouvions également prendre n’importe quel texte du livre de lecture et le lire avec une grande facilité d’élocution. en ne commettant que très peu de fautes.

Quand il voyait parmi nous des éléments qui n’étaient pas du niveau de la classe, il n’avait aucune pitié pour eux et les gardaient toujours en vue. Ou bien ils faisaient l’effort nécessaire pour rattraper leur retard, ou il perdait tout espoir de les aider à s’améliorer et évitait faute de mieux de les importuner en attendant qu’ils s’éclipseraient d’eux-mêmes un jour de la classe sur la pointe des pieds, de façon à ce qu’il ne donne plus l’impression de les éduquer contre leur gré. Oui, nous le craignions et redoutions ses violents accès de colère, mais nous avons fini par l’aimer et lui réserver dans notre coeur à la fois du respect et de l’admiration.

Un jour, pendant la saison du printemps, il nous a organisé une sortie aux jardins potagers du quartier “Oulja” à Salé, non loin du fleuve du Bouregreg. Chacun de nous a apporté une contribution financière pour couvrir les frais de l’organisation matérielle. C’était pour nous l’occasion de découvrir la beauté de la nature et de connaître la périphérie de la ville. En arrivant à l’endroit choisi pour notre sortie, nous y sommes entrés dans une sorte de lieu de vacances comprenant des pièces et des espaces communs donnant sur une sorte de piscine autour de laquelle tournait une noria. L’endroit était meublé avec goût et garni de bibelots et autres objets de valeur.

J’ai alors découvert en notre maître un autre homme, un homme resté pendant plus de deux ans derrière un voile qui le dissimulait. Je l’ai vu pour la première fois arborer un beau sourire, voire rire à pleines dents et nous engager dans des discussions à bâtons rompus sur différents sujets se rapportant aux problèmes de la vie quotidienne et loin des études linguistiques et grammaticales. Je me rappelle qu’il nous a proposé de jouer aux cartes et a groupé autour de lui les élèves les plus âgés pour former le tour de table pour jouer une partie de ce qu’on désignait sous le nom de “Tijari” (jeu commercial) . Quant à nous, les jeunes, nous assistions de loin et observions les réactions de notre maître qui, tantôt montrait une grande joie quand il avait une main gagnante, tantôt s’assombrissait quand les cartes qu’on lui servait étaient d’un rang inférieur et ne lui laissaient espérer aucun gain.

Mais, en tout état de cause, il était heureux de se trouver au milieu d’un groupe de ses élèves, ayant atteint le but qu’il recherchait, à savoir, outre les matières prévues au programme des cours qu’il leur enseignait, il voulait leur aoorendre à aimer et apprécier la nature et découvrir par eux-mêmes les splendeurs de la vie. C’est là que j’ai commencé à découvrir en lui le poète, ou plutôt à soupçonner que de telles qualités ne pouvaient se trouver réunies que chez un poète, quand bien même mon âge à cette époque ne me permettait guère de savoir ce qu’était la poésie au sens intellectuel du mot, mais je m’approchais de ce sens avec une intuition quasi inconsciente.

Lorsque j’ai atteint le milieu de ma deuxième décade, que je suis devenu plus conscient du monde qui m’entourait et me mettais à m’intéresser à la lecture, en avalant tous les ouvrages littéraires qui se trouvaient à portée de ma main, je commençais à entendre autour de moi parler d’un maître comme poète et homme de lettres. A ce moment, je l’avais perdu de vue depuis des années, ou plus exactement depuis que j’ai quitté l’Ecole des Fils de Notables de Salé pour aller m’inscrire au lycée Gouraut à Rabat, où l’enseignement était limité à la langue française et à quelques bribes de la langue anglaise. Malgré celà, la graine que le maître, ainsi que mon père, avaient semée dans mon esprit, la graine de la langue arabe, non seulement est restée vivante, mais a germé et s’est mise à croître en se développant en permanence. Je menais donc une vie en compagnie de la langue française, compte tenu du système d’enseignement qui imposait la langue de l’occupant en tant que langue d’études dans les écoles publiques, et une autre vie en compagnie de la langue arabe, pour laquelle j’avais une prédilection naturelle et m’y sentais attiré en toute liberté. Le mobile qui m’y incitait était la fibre patriotique qui prenait de plus en plus d’ampleur dans le milieu auquel j’appartenais.

Des échos me parvenaient au sujet de mon maître dont les représentants de la classe intellectuelle s’accordaient à louer les qualités d’un poète hors pair. Pour ma part, je n’ai malheureusement pas eu le privilège de lire tout ou partie de sa production poétique, à l’exception de ce qui en avait été imprimé ici ou là et qui n’en représentait qu’une très infime partie. Puis, les années se sont vite écoulées et le hasard a voulu que j’ai moi-même été rangé au sein du corps enseignant au Collège Moulay Youssef à Rabat au début des années cinquante. Je me suis ainsi trouvé en face de mon ancien maître occupant une fonction qui me plaçait dans une situation d’égal à égal avec lui. Mais, malgré celà, j’ai continué de me comporter à son égard comme si j’étais encore son élève. Ce n’était nullement par respect et souci de civilités que j’ai tenu à lui devoir les déférences qu’il méritait. Ce faisant, je sentais au contraire au plus profond de moi-même que j’étais heureux de m’adresser à lui en tant qu’élève qui reconnaissait devoir ce qu’il avait appris grâce aux cours magistraux de son ancien maître d’arabe.

Et c’est ainsi que nous sommes devenus des amis. Nous sortions ensemble du Collège et allions à pied jusqu’à Salé. Nous prenions une barque pour traverser le Bouregreg. Nos maisons à Salé se trouvaient à six kilomètres du Collège. Mais nous n’y ressentions qu’une fatigue accablante, car notre poète était comme une bibliothèque ambulante; il avait la coupe pleine d’anecdotes et était toujours inspiré par des réminiscences littéraires émaillées de poèmes et de mots d’esprit.

Lorsque nous nous sentions malgré tout un peu fatigués, nous nous mettions à la terrasse d’un café. Abderrahman ouvrait alors son cartable pour en sortir un papier ou deux où il avait rédigé le dernier cri de ses poèmes, qu’il me présentait comme un plat chaud et appétissant comme s’il venait à peine de sortir du four. Quelqurfois, je l’accompagnais à son domicile. Nous montions aussitôt l’escalier qui conduisait à sa grande bibliothèque. J’étais chaque fois impressionné de voir combien elle regorgeait de livres qui me paraissaient comme les vagues d’un océan où se trouvaient ballottés des ouvrages de littérature et d’autres sciences humaines. Je m’imaginais qu’il avait dû consacrer à cette bibliothèque un budget énorme, qui ne devait pas être loin de la totalité de ses ressources, depuis le traitement qui lui était dû en qualité d’enseignant jusqu’au soutien financier de son père qui était un homme aisé. Il ressentait beaucoup de fierté et une grande délectation quand il parcourait ses rayons en s’imaginant que les sciences et les lettres du monde entier et même de l’au-delà se trouvaient réunies dans ces rangées de livres. N’est-il pas l’auteur du poème intitulé “En compagnie des livres” où il a écrit:

Rien ne vaut dans la vie la compagnie d’un livre;
Il est la bouteille dont le nectar enivre.
l’univers tout entier est d’écrits émaillé,
Incitant le lecteur à s’y émerveiller.

Il donne des conseils, n’attend rien en retour,
Rehausse les esprits svec ses beaux atours.
Il nettoie l’eau des souillures qu’elle charrie,
l’épure des déchets qui l’ont ainsi pourrie.

Il vous indique les secrets de l’univers,
Ses perturbations, ses avers et ses revers.
Demandez-lui de vous dévoiler ses secrets,
Il vous montrera la voie sans voile d’apprêt,

Vous révèlera la vérité toute nue,
Par référence aux textes d’un fief ingénu.
Vous y verrez un flot de propos de sagesse,
Ainsi que des conseils vantant la hardiesse.

Il est vrai que notre poète était un homme sociable qui appréciait l’amitié et aimait s’entourer de cercles d’amis . Mais, à l’instar d’Al Moutanabbi, il était convaincu que “le meilleur compagnon dans la vie est le livre”. J’écoutais ses poèmes avec beaucoup d’intérêt, mais pour dire vrai, j’étais beaucoup plus captivé par son écrasante personnalité, attiré par ses causeries spontanées qui trouvaient un écho retentissant dans mon coeur, persuadé que j’étais que dans un proche avenir je pourrai prendre connaissance de sa production poétique intégrale lorsqu’il la donnera à l’impression et que je pourrai la lire à tête reposée et y consacrer le maximum d’attention.

Puis, il a été atteint d’une maladie incurable, et puis c’était la mort. Abderrahman est enseveli dans son cercueil. Avec lui est parti tout un monde avec ses vacarmes, ses rires, sa beauté et ses sarcasmes. Seule est restée sa poésie, et c’était le meilleur héritage qu’il a pu laisser à ses enfants, à ses compatriotes et à tous ceux qui ont eu recours à la langue arabe comme instrument de communication.

Mais qu’est-elle devenue cette poésie qu’il considérait comme la raison même de son existence, qui le faisait vivre et avec laquelle il vivait? Il l’a laissée éparpillée sur de petits morceaux de papier et quelques cahiers sur lesquels il a pris soin de retranscrire certains poèmes après les avoir revus et corrigés. Lorsque j’ai vu cette paperasse au lendemain de sa disparition, j’ai perdu tout espoir de reconstituer les poèmes à partir des textes manuscrits présentés dans un ordre chaotique pour les remettre en ordre, y apporter les corrections d’usage et les regrouper soit d’une manière thématique ou, à tout le moins, selon une classification alphabétique., avant de remettre le recueil de poèmes a l’imprimeur pour sa première édition. Le manuscrit, ou plutôt la liasse de papiers épars où le défunt consignait ses poèmes au fur et à mesure qu’ils lui étaient dictés par l’inspiration du moment, ont été jalousement gardés par les membres de sa famille pendant près d’un quart de siècle.

J’ai amèrement regretté de ne leur avoir pas accordé l’intérêt qu’ils méritaient lorsque l’auteur lui-même me proposait cette tâche au cours des réunions qu’il organisait chez lui dans un esprit de fraternité et de sérénité. Fort heureusement, mes regrets se sont dissipés car le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji a fini par voir le jour cette année, comprenant une partie des poèmes qui ont échappé aux caprices du temps. A première vue, j’ai fait un retour en arrière pour accompagner l’auteur depuis le début de sa carrière poétique et la première chose qui m’a fasciné était son souci de la vérité comme il l’exprime dans un poème qu’il avait intitulé “le caractère sacré de la vérité” d’où nous extrayons les vers suivants:

La vérité inviolable est sans limites,
Derrière lesquelles tous les tyrans s’agitent.
Mais quand la fraude et le doute la travestissent,
Pour moi elle reste claire et n’est point factice.

Si sur son chemin il voit se dresser un mur
D’orgueil, il l’abattra comme une force obscure
Par une plume qui dévoile l’inconnu
Et le décrit sous son aspect réel tout nu.

Si à nos enfants nous n’apprenons pas à bien
Se conduire, nous en ferons de vils vauriens,
Subirons le fiel de leur désobéissance
Et serons la cible des torts en permanence.

Nous nous posons la question de savoir si nous ne sommes pas en face d’un poème d’Al maarri ou de Rousafi ou d’Al Akkad, à en juger par les idées, les propos de sagesse qui y sont brossés ainsi que par la prédiction du conflit des générations qui allait opposer pères et fils au sujet de leur vision respective de la vérité et du respect qui lui était dû.
Après avoir parcouru plusieurs poèmes, nous en avons déduit que la fidélité du poète à la vérité a comtribué à former sa personnalité et à nourrir sa sensibilité et son inspiration poétique. Voici du reste ce qu’il a écrit à ce sujet dans un poème intitulé “l’appel du devoir” :

A l’appel du devoir on répond de tout coeur;
L’on s’exécute avec plaisir et sans rancoeur.
Mais si votre état de santé vous l’interdit,
La plume sera là pour lever l’interdit.

Elle répond toujours “présent” quand il le faut,
Comme un ambassadeur jamais pris en défaut.
Tu n’as qu’à l’inciter à faire son devoir,
Pour être satisfait de l’avoir fait valoir.

Ainsi, nous voyons que le concept de vérité revient souvent dans ses poèmes comme un leit motiv qui lui rappelle qu’il vit dans un milieu social où la notion de la vérité est rarement mise en valeur à l’inverse du mensonge et de l’imposture. Voyons comment il tourne en dérision l’état de stupidité dans lequel une nation risque de s’engloutir. en lisant ces quelques vers extraits de son poème “la nation et les ignorants” :

Un pays dominé par un tas d’ignorants
Est comme un mort noyé ou un phantome errant.
Il ne trouve chez lui aucun homme d’esprit
Ayant le courage d’agir sans parti pris.

Le propre de chacun est de s’y montrer fier,
S’habillant, se parant, cherchant ainsi à plaire,
A se remplir le ventre avec les mets d’autrui,
Sans avoir honte d’agir comme un malappris.

Que Dieu fasse ainsi que disparaissent les traces
de l’usure imposée par l’épervier rapace.

Mais cette réalité qu’il ne cesse de louer et à laquelle il s’accroche est-elle unanimement appréciée par la communauté des hommes? L’auteur nous donne une réponse à cette
question dans un poème intitulé “l’air du temps” :

Toute ère historique a des traits bien spécifiques;
La nôtre est ravagée par d’infamies maléfiques.
On prétend y faire un grand nombre de réformes
Pour veiller au respect des valeurs et des normes.

Exposer tous ses torts à la jeunesse en face,
Sans remettre en question ses dons d’esprit pugnace,
Ne permet guère de combattre ses souillures
Au profit du seul bien souverain qui perdure.

L’homme se croit exempt de toute impunité
A vouloir conquérir l’espace convoité.
Il a fait ce constat pour le moins insolite
De n’avoir rien à craindre de quitter son orbite.

Afin de découvrir le fin fond des secrets
Que cache l’univers dans ses nombreux apprêts.
De nos jours, l’homme exhibe une très grande audace
En voulant affronter l’inconnu de l’espace.

Ainsi, notre poète a exprimé des doutes sur l’honnêteté de ceux qui prétendent donner des conseils ou prodiguer des principes de moralité. Il s’appuie pour celà sur l’expérience qu’il a vécue dans sa vie en fréquentant des hommes qui appartiennent à différentes catégories sociales qui se parent avec l’habit de la vertu, donnent l’air d’être dignes et d’avoir le sens de l’honneur alors qu’ils sont constamment tentés d’adopter des attitudes de bassesse et de lâcheté. Derrière ce doute, apparaissent au grand jour les principes et les valeurs morales. Dans la plupart de ses poèmes, il soumet aussi bien les gouvernants que les gouvernés à une critique acerbe dans tous les domaines où il constate une défaillance des uns ou des autres, tout comme il fait état de son profond attachement à la primauté du droit, dénonçant et fustigeant l’injustice, comme dans le poème qu’il a intitulé “le dépit des opprimés” d’où nous extrayons les vers suivants :

Laissons les opprimés crier tout leur dépit.
L’injustice ne leur a ménagé aucun répit.
Secoués de honte, ils se sentent humiliés,
Flétris dans leur honneur, voient leur bail résilié.

Ils sont entre les mains de hordes de tyrans,
Qui plantent dans leur chair leurs crocs tâchés de sang
Et font des promesses pour ainsi alléger
Les douleurs de leurs plaies où le sang s’est figé.

Mais ils voient que le mal continue d’empirer,
Devenir chronique, persister et durer.
La vie a renchéri, les privant de sommeil.
Ils restent bouche bée, à jeûn, comme à la veille.

Aux injustices se joignent les exactions
Qui les font pleurer et gémir d’un mal profond.
Le médecin qui tient à guérir son malade
Lui dit la vérité, bannit les propos fades.

L’inspiration créatrice du poète ne se limitait pas aux sujets sérieux qui passaient de la critique aux sentences morales, mais il prenait quelquefois des envols pour aborder des thèmes variés dans d’autres cieux plus cléments et plus intimes. Malgré son caractère sérieux et posé, il portait en lui une sentimentalité des plus ardentes qui lui faisait parcourir tous les aspects de la vie. C’est ainsi qu’il a fait l’éloge de l’amitié non pas en tant que relation banale où se manifeste un certain égoisme et où des intérêts et des ambitions se rencontrent, mais comme un lien qui unit entre les âmes et qui contribue à l’émergence d’une affection pure, désintéressée et loin de tout soupçon.

Il lui arrive souvent de sentir la force de cette liaison amicale quand il se plaint de la nostalgie en dehors de son pays.C’est ce qui lui est arrivé pendant qu’il était jeune, lorsque son père l’a envoyé à Londres pour en faire un homme d’affaires et l’engager à faire du commerce. Il n’avait pas d’autre choix que de se plier aux ordres de son père.
Mais il n’a trouvé chez lui aucune disposition pour s’adonner à une activité qui ne répondait pas à son tempérament. Aussi a-t-il vécu son séjour à Londres comme une corvée, comme il l’a décrit dans sa réponse à la lettre de son ami Hajoui, accompagnant un poème intitulé “les larmes du souvenir” qui commençait par ces vers:

Mon coeur est noyé de larmes du souvenir
Tombant comme la pluie, chargées de repentir.
Je les recueille comme autant de perles fines
Pour sertir la prose qu’en vers je te destine.

La flamme des vieux jours s’est encor allumée.
Oh! que c’est consternant de se voir abîmé.
Je me sens étreint par une profonde angoisse
Qui, sans lâcher prise, me harcèle et me froisse.

Jamais les caprices du sort n’ont eu raison
De mon esprit au point où j’y perds la raison
Pourquoi donc à présent ne suis-je pas en mesure
D’affronter un péril de bien moindre envergure?

Puis, il revient à la lettre de son ami pour en faire l’éloge dans les vers qui suivent :

Voilà que cet écrit rédigé avec goût,
D’un style très sobre, d’un arôme très doux,
M’est parvenu jusqu’à cette terre lointaine,
Chantant l’air de notre très ancienne rengaine.

Si un autre que moi l’eût bien approfondi,
Il eût été séduit et plus qu’abasourdi.
Mais en pénétrant tous les secrets qu’il contient,
Je ne puis cacher ni le sanglot qui m’étreint

Ni mon désir d’en finir avec la vie
Qui ne vaut guère la peine d’être subie.
Les larmes me voilent les yeux insomnieux
Et tracent sur mes joues des cours impétueux.

Comment mettre un terme aux larmes du souvenir,
Qui coulent sans tarir, refusant d’obéir.
Plus je blêmissais et plus je tremblais de rage,
Plus ma désolation grandissait davantage,

Mon drame malgré moi m’a pris dans mes entrailles,
Les serrant de ses doigts comme avec des tenailles.
Je ne comptais bien sûr pas au nombre de ceux
Dont l’esprit s’afflige et n’est jamais très heureux.

L’envie de revoir sa ville natale pendant qu’il poursuivait ses études à l’université de la Karaouiyine à Fès lui a dicté ces deux vers que nous avons placés sous le titre: “Ardent désir de revoir Salé” et où il a écrit:

Je t’appelle, oh! ma patrie, sans désemparer
J’ai hâte de te revoir de beaux atours parée.
Tout un chacun aspire à rencontrer les êtres
Perdus de vue quand dans sa retraîte il s’empêtre.

Il avait une grande considération pour l’amitié et il devait être mu par une chaleur humaine qui ne lui permettait guère de dissimuler son besoin de retour d’affection, puisque, même au plus fort de sa maladie, il pensait constamment à certains de ses amis qu’il souhaitait revoir et auxquels il écrivait. A titre d’exemple, nous reproduisons ci-dessous des extraits d’un poème intitulé: “A mon homonyme” que l’auteur a adressé à son ami le poète Abderrahman Doukkali, le fils du savant célèbre Cheikh Abou Chouaib Doukkali:

Mon homonyme et fils du maître vénéré
Fierté de cette terre et du ciel éthéré,
Savez-vous ce que votre ami a enduré
De malheurs emportant tout ce qu’il espérait.

Il était victime des caprices du temps.
Finis le jours heureux de l’éternel printemps!
Il a souffert l’enfer d’un mal inguérissable
Pouvant terrasser monts et cimes inviolables

Peut-il encor espérer quelque réconfort,
Remplir son coeur de joie par delà ses remords?
Il est dans une attente qui le rend fébrile,
N’en peut mais; sa patience ne tient qu’à un fil.

Le mal le garde alité comme dans un trou
Sans qu’aucun médecin n’en soit venu à bout.

Le poète a été atteint du diabète vers l’âge de trente ans. Il en a souffert. Tantôt il le combattait en respectant un régime des plus sévères, tantôt il se laissait aller, ce qui était pour lui une façon de se révolter contre l’état de misère dans lequel il se trouvait. Mais le mal ne l’a pas quitté. Au contraire, il allait de mal en pis et lui gâchait le restant de ses jours. Son état me rappelle celui de beaucoup de grands écrivains qui comptent parmi les sommités du monde littéraire, comme Marcel Proust dont l’asthme a conditionné l’existence et qui passait la plus grande partie de la journée au lit, à demi couché, condamné lui aussi à mener une vie de reclus. Il est mort jeune, à l’âge de 52 ans, ce qui ne l’a pas empêché de passer pour l’un des plus grands écrivains du siècle. On peut alors se demander s’il n’existe pas une relation de cause à effet entre la maladie et le génie. Ceci nous amène à citer un autre exemple, celui du poète tunisien Abou Alkassem Chabbi qui était atteint d’une maladie du coeur. Ecoutons notre poète décrire le mal qui le rongeait dans un poème qu’il a intitulé : “Quinte de toux d’un phtisique ou cri d’un être abandonné”:

Un malade condamné à rester soumis,
Oublié de tous, y compris de ses amis,
Ne rendant ni recevant aucune visite,
Comme si l’amitié lui était interdite,

Est le seul à devoir endurer son calvaire
Et du mal qui l’étreint à payer le salaire.
Coulant sur ses deux joues, les larmes de ses yeux
Semblent échapper de l’eau qui bout sur le feu.

Il a passé sa vie à fournir des efforts
Pour apprendre aux jeunes à redresser leurs torts,
Pour tout remerciement, ils l’ont tous ignoré,
Lui ont tourné le dos, ne l’ont plus vénéré.

Ils se sont servis de lui comme d’une voie
De passage aux plaisirs et aux boissons de choix.
A un somptueux train de vie immérité
Des incultes sculptés en bois non raboté.

Telle est l’ignoble conduite de la jeunesse.
Elle est toujours grisée, fait de fausses promesses,
Est en plein désarroi, troublée et perturbée.
Elle a des caprices où elle est embourbée.

Ce sont là des vers qui font un amalgame entre la consternation et la dérision et qui font état des changements moraux et psychologiques intervenus dans la société marocaine. Le poète se sent le coeur meurtri en constatant l’orgueil et l’arrogance qui caractérisent la jeunesse dont certains, et non des moindres, ont été ses élèves d’hier, qui se trouvent en partie détenteurs de l’autorité publique et se pavanent dans les allées du pouvoir et de la dignité, sans qu’ils fassent le moindre geste de sympathie à l’égard de leur maître condamné à rester au lit. C’est un sujet sur lequel le poète reviendra à maintes reprises dans son recueil. Ecoutons le petit poème qu’il a composé à ce sujet sous le titre “Qu’ai-je gagné de l’enseignement? ”

J’ai servi depuis longtemps dans l’enseignement
Et n’en ai recueilli que des désagréments.
Que d’élèves n’ai-je pas instruits et formés
Qui gouvernent un peuple de patience armé?

Ils ne disent pas un mot de bien de leur maître,
Changeant en mal le bien qu’il leur a fait connaître.
Mais ceci fait partie de la nature humaine,
Personne ne peut prétendre en extirper la graine.

C’est ainsi qu’on trouve rarement réunies
Chez eux loyauté et fidélité unies.

Il n’en demeure pas moins que notre poète, malgré la maladie, la confrontation avec l’ingratitude de ceux qui lui sont redevables de leur éducation et de leur formation et l’endurance des problèmes qu’il rencontre au quotidien – et Dieu sait s’ils sont nombreux – aimait la vie, avec la forte conviction qu’elle méritait d’etre vécue. Il lui subtilisait quelques heures , pas très nombreuses certes, mais assez précieuses pour lui permettre de découvrir son moi intime, débarrassé de toutes les entraves et de se retrouver ainsi en face de ses racines personnelles qui ont développé chez lui l’esprit d’une liberté pleine et entière qu’il n’hésitait pas à suivre les yeux fermés partout où elle voulait l’orienter. Il tire de cette tendance une attitude permissive qui l’incite à manifester une grande tolérance à l’égards de certains comportements non conformistes. Voici ce qu’il écrit à ce sujet dans un poème libertaire qu’il a intitulé L’avant-garde insurgée:

C’est nous les partisans férus d’insoumission,
Peu nous chaut que l’on nous taxe de rébellion.
Loin de nous les rites de la vie ascétique,
Sauf pour avoir droit à un pardon symbôlique.

Ceci est propre à tout jeune d’un certain âge,
Qui parcourt le cours d’eau effréné à la nage.
Est-il à blâmer d’être une mer agitée,
Déchaînée par les vents, houleuse et démontée?

Rares sont les moments où il reste paisible
Sous un ciel non chargé de nuages terribles.
En tant que libertin enclin à la débauche,
Ou vague se brisant sur l’éboulis de roches,

Il mange goulument et boit en abondance,
Sans prêter attention à ses extravagances.
Quand on le conseille d’éviter les bavures,
Il se croit méprisé et vous couvre d’injures.

Cette poésie peut être considérée comme un accent de révolte contre la bigoterie, la duplicité et l’hypocrisie, autant de défauts et de déviations dont souffrait et souffre encore notre société, au grand dam du public qui se voit gêné dans sa conduite et dans la jouissance de sa liberté. Mais, le poète revient sur ce qu’il a écrit, sollicite des excuses en sa faveur, demande de la compréhension pour le comportement de la jeunesse qui s’aventure dans les sentiers de la liberté et conseille de la traîter avec bienveillance sur le plan de l’éducation et des reproches qu’on pourait lui faire. C’est ce qu’il a essayé de développer dans la seconde partie de ce poème où il a notamment écrit:

Ne sois pas avec lui brutal outre mesure,
Celà provoquerait un tas d’éclaboussures.
Agis très prudemment, avec tact et doigté,
Seul moyen d’obtenir quelque complicité.

Sois comme un médecin qui traîte un mal chronique,
Et qui fait appel aux soins de la rhétorique;
Frêle est la jeunesse comme un verre fragile,
Qu’une ébréchure rend hors d’un usage utile.

Passée la fleur de l’âge, on a le repentir
De ce que la décence et la pudeur inspirent.
Ils sont à excuser pour tout ce qi’ils ont fait
Comme faits et gestes passant pour des méfaits.

Dieu sait que l’âge ingrat incite la jeunesse
A commettre bêtises et scélératesses
Et fait grâce au pécheur des fautes qu’il perpètre
Dès lors qu’il les renie et vient à se soumettre.

Son unique espoir est d’attendre Sa clémence;
C’est son seul réconfort. Tout le reste est patience.

En exprimant son attachement affectif pour la vie, il a proclamé tout haut son engouement pour la beauté et en a chanté l’amour dans ses poèmes Il est probable que ce fût ce côté bien précis de sa création poétique qui avait fasciné les premiers
critiques littéraires des années trente qui parlaient de lui avec étonnement et admiration, comme si un poète qui exprime un sentiment d’amour, surtout quand il s’agit d’un amour vécu est quelque chose qui provoque l’étonnement et la raillerie.

Dans ce poème, il éprouve une vive émotion, se plaint de sa situation, est en proie au désespoir. Mais dans le poème qui suit qu’il a intitulé “Leyla” , il nous fait assister à un dialogue entre l’amant et sa bien-aimée, dialogue qui ne manque pas de badinage. Le premier vers de ce poème est repris d’un texte chanté dans la musique andalouse :
…. Leyla:

Leyla, prescris-moi un remède à l’insomnie.
Viens me voir à l’aube, quand la nuit se ternit.
Je lui ai demandé: Fais-moi don d’un baiser.
Pour calmer ma passion. D’un air désabusé,

Dissimulant une pudeur qui la gênait,
Elle me dit: Que faire pour nous pardonner?
Le Livre Sacré ne l’a-t-il pas interdit,
Sauf pour le seul mari que le sort nous prédit?

L’amant et le mari vivent en harmonie
Sans que l’un ou l’autre se couvre d’infamie.
Un tel argument ne me convainc pas, dit-elle,
Tu n’es pas très prudent, à en faire de belles.

Embrasse-moi, lui ai-je dit, sans rechigner,
Je vais bientôt mourir. Mon arrêt est signé.
Elle me répondit: Pour crever de dépit,
Ne crains aucun danger d’aller de mal en pis.

Je me prépare, dis-je, pour un long voyage.
Et elle d’enchaîner: Sans retour, c’est plus sage.
Va où bon te semble. Mets fin à tes avances,
Ne sois pas possédé par autant d’insistance.

Je souffre, dis-je, d’une grave maladie.
Mon corps en est meurtri. Elle me répondit:
Prie Dieu pour guérir, c’est un voeu qui m’est cher.
Mais, pour te dire vrai, ainsi tu te pervers.

Comment peux-tu juger mon état de santé?
Il se lit sur tes traits que tu dis affectés.

Ces vers nous donnent une idée de l’état d’âme du poète et de sa vivacité d’esprit, puisqu’il part d’un dialogue qu’il a engagé avec sa bien-aimée en justifiant ses avances par une argumentation appropriée. Mais, les preuves auxquelles il a recours ont une portée immédiate, car chacun sait que les scènes amoureuses sont souvent constituées d’intrigues où trahir ou se laisser trahir sont monnaie courante. Nous est-il donc possible de suivre le poète dans toutes ses pérégrinations? Si nous devions nous ranger dans cette voie, nous nous engagerions sur une très longue route et nous nous trouverions devant un projet de livre comportant un nombre incalculable de pages. C’est que le poète a constamment été accompagné par sa création poétique dans laquelle se projetaient comme dans un miroir ses sautes d’humeur et sa manière d’être qui changeait pendant les différentes phases de sa vie et des étapes par lesquelles il est passé, à savoir l’amour, le laisser-aller et le libertinage innocent qui dominaient sa première jeunesse, l’amitié, la nostalgie et la beauté de la nature pendant la période de maturité. Mais, en prenant de l’âge, il s’est davantage intéressé aux problèmes d’ordre politique, économique et social.

En effet, la plus grande partie de ses poèmes, surtout vers la fin de savie, a été pour lui une sorte de registre où il consignait sa vision de l’ordre social qu’il analysait sous tous ses aspects, psychologique ou moral, culturel ou sociologique, le soumettant à une critique des plus sévères, le dénigrant quand il s’obstinait à ne rien faire pour sortir de l’état de régression dans lequel il ne cessait de patauger ou, quand il voyait se profiler à l’horizon un rai de lumière, lui prodiguant des conseils de nature à contribuer à améliorer les structures défaillantes de son état matériel et moral. La critique peut ainsi considérer sa poésie comme des écrits de combat et la classer parmi les poèmes de la littérature engagée., sauf que cet engagement ne se fonde sur aucune appartenance idéologique et n’est à la dévotion d’aucun parti politique.. Au contraire, il fustigeait les luttes partisanes et prônait l’intérêt que notre pays avait à promouvoir une gestion politique consensuelle dans le cadre de l’union nationale.

Nous le voyons tantôt prendre une attitude conservatrice comme celle qu’il a prise à l’égard de l’émancipation de la femme par exemple, tantôt adopter une position progressiste comme celle qu’il a défendue lors de la bataille constitutionnelle quand il défendait les libertés publiques et le principe sacro-saint de la séparation des pouvoirs et préconisait le retour à la démocratie avec l’instauration d’un régime de monarchie constitutionnelle. Sur ce plan, et sur bien d’autres, justice devra tôt ou tard lui être rendue en le sacrant “Poète des Droits de l’Homme”.

Ecoutons-le préconiser – et avec quel enthousiasme! – l’avènement de l’ère constitutionnelle au Maroc dans un pème intitulé “Appel au Roi pour nous doter d’une Constitution” où il a notamment écrit:

Tout peuple non doté d’une Constitution
S’engage dans la voie de la vraie perdition.
Marche longue est sa vie, pénible et chancelante,
Saccadée de faux pas, de plaintes désolantes,

Victime des excès de son gouvernement,
Il n’est mis à l’abri par aucun document
Le protégeant contre les excès de pouvoir
Et l’humiliation qu’il subit dans son terroir.

Les tyrans se servent du pouvoir répressif
Qui n’a ni contrepoids ni freins dissuasifs:
Pour puiser sans gêne dans les deniers publics
Sans se soucier d’un tel geste diabolique.

Puis, quelques vers plus loin, il enchaîne en louant les qualités du Roi disparu Mohammed V et en mettant l’accent sur les espoirs que nous devrions avoir sur la manière de règner de son successur Hassan II :

Qu’ils s’estiment heureux de jouir de la vie
Suivant les conseils du Prince dont tous envient
Les sacrifices pour le bien de la nation
En y faisant règner l’ordre et sceller l’union

Félicitons-nous du trône et de notre Roi
Auxquels notre pays rang et prestige doit.
Soyons fiers que c’est ce Prince qui nous gouverne,
Qui craint Dieu et devant son pouvoir se prosterne.

Et il termine la première partie de ce poème par la strophe suivante:

Héritier des secrets de son auguste Père,
Il choisit la voie sûre et la plus salutaire;
Des difficultés vient à bout avec courage,
Et pour y parvenir aucun soin ne ménage.

Dans un poème où il exprime son profond attachement à la liberté, il écrit sous le titre “Défense du droit” :

La défense du droit et de la dignité
De l’homme m’incite à chercher la vérité.
Ma vie durant, l’idée ne m’est jamais venue
De voiler dans la honte un secret de vertu.

Malheur à tous ceux que les gens pointent du doigt;
L’hypocrisie les livre à leur mauvaise foi.
Ils se complaisent à cacher la vérité,
Moyennant argent et biens qu’ils croient mériter

Pour mener un train de vie faste et somptueux
Et vivre dans l’excès de leurs spiritueux,

Puis l’auteur raconte les démêlés qu’il a eus avec certains de ses élèves qui ont cherché à l’indisposer dans sa liberté :

Mon parti-pris pour la vérité me condamne
A recevoir des coups répétés et infâmes
De détracteurs dont le mérite me revient
De les avoir formés et initiés au bien,

Mais ils ont ignoré que le maître a des droits
Sur tous les esprits qu’il a nourris autrefois
Et sauvés du chaos de la dépravation,
De l’incohérence et de l’état d’abjection.

Cette ignorance va chercher son origine
Dans mes dénonciations des luttes intestines
Auxquelles se livraient les partis politiques
Imbus de leur pouvoir, ignorant toute éthique.

Il est de notre devoir ici de bien comprendre la prise de position de notre poète pour ne pas porter à son égard un jugement injuste et complètement infondé au sujet de sa réprobation des partis politiques. Il ne faut pas perdre de vue qu’il appartenait à une génération qui a vu le jour au début du siècle et qu’il comptait parmi les pionniers du patriotisme au Maroc en étant l’un des premiers à avoir inauguré les geôles du Protectorat avant les années 20 et ce, parce qu’il a eu le courage de s’oppser à la nouvelle politique fiscale introduite par la puissance coloniale.. De plus, lorsqu’il a été nommé “Moudarrès” au cycle primaire, puis enseignant à part entière au cycle secondaire, beaucoup de grands patriotes des deux rives et de localités proches ou lointaines, ont suivi son enseignement et ont tous été imprègnés par son esprit patriotique, esprit qui ne l’a jamais quitté et qui lui a toujours inspiré toutes ses prises de position en faveur des revendications nationales.

Mais il se sentait mal à l’aise lorsque certains de ses élèves qui avaient l’esprit partisan, s’adressaient à lui comme s’il ne savait rien du nationalisme et qu’il avait besoin de recevoir quelques leçons dans ce domaine. En fait, ce genre d’affrontement qui devenait de plus en plus fréquent entre les gens de sa génération qui étaient habitués à respecter les règles de politesse et les traditions de bienséance , surtout s’agissant du respect dû au cheikh et au maître enseignant, et les jeunes de la génération venus après eux, pleins d’enthousiasme. d’ardeur et de zèle à défendre les idées et les prises de position nationalistes, mais qui ont probablement failli dans le style de communication et de discussion avec leur professeur. Mais Abderrahman qui avait une très forte sensibilité, s’est fait des idées sans fondement en exagérant l’impression qu’il a recueillie d’un tel comportement, quand bien même il savait que toute la classe des nationalistes
lui vouait l’estime et la considération qu’il méritait, le respectait et le comptait comme l’un les leurs.

Puis, il évoque les personnes qui ont tiré profit de la Constitution et se sont établies dans les hautes fonctions de l’appareil étatique, sans faire preuve de compétence pour affronter les responsabilités gouvernementales et veiller à une bonne administration des affaires publiques.. Il taxe cette catégorie d’agents publics de mercenaires dans un poème intitulé “la Constitution octroyée” où il a écrit:

Notre Constitution nous a été dictée.
Notre peuple illettré hésite à l’accepter
Ayant le sentiment qu’on cherche à biaiser
Et qu’on veut qu’il approuve une loi imposée.

Quand surgit un problème, il faut se concerter
Pour lui porter remède avec flair et doigté.
Mais nos gouvernants, loin de s’en inquiéter,
Ont l’oreille dure et préfèrent s’entêter.

Ils donnent l’impression, comme dans un couvent,
De manquer de jugeotte et remuer du vent.
Comment peut-on ainsi espérer profiter
De zéros en chiffres démunis d’oeil futé,

De ces aveugles nés qui aident à marcher
Ceux qui, à chaque pas, risquent de trébucher?
Ils les mènent où ils sont de tout dépourvus,
Forçant l’adhésion de promesses pourvue.

Tels sont des gouvernants les moyens saugrenus
Qu’ils mettent en avant en se montrant tout nus.
Si je dois les juger par cette grise mine,
Je dirai: des pierres durcies en fond de mine.

Le recueil de poèmes d’Abderrahman Hajji a vu le jour et, avec lui est apparue sa conscience, tantôt enflammée, tantôt sereinement calme, claire comme l’eau de reches ou troublée comme l’eau souillée. Il s’adresse à nous au tout début du siècle et nous fait vivre une période de notre histoire chargée d’évènements qui allaient sceller le destin de notre pays avant de partir pour ne jamais se reproduire.Il nous apostrophe au nom de ce siècle et nous montre notre visage dans un miroir qui reflète la réalité sans bavure. Nous voyons alors devant nous nos défauts et nos déviations; nos yeux ne nous trompent plus en se laissant couvrir d’un halo d’admiration et de vanité. Si la poésie gagne en prestige en allant chercher les vérités ensevelies sous terre, Abderrahman pourra être considéré comme un poète qui a révélé le fond de sa pensée dans ce domaine. En outre, si la poésie est le miroir de la personnalité du poète, reflétant ses pensées intimes, ses émotions, ses haines et ses amours, Abderrahman tenait à ce que ses poèmes fussent guidés par ces critères.

C’est la raison pour laquelle , avec la parution de son Recueil de Poèmes, il revient de nouveau à la vie; nous le sentons parmi nous, sans que nous soyions en mesure de répondre à ses questions, parce qu’il nous défie au sujet de la lutte contre la corruption des moeurs, du redressement des déviations et du respect des grands principes de morale., dans notre vie individuelle comme dans notre vie collective,

Il revient à la vie, et cette fois pour une longue durée.

Le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji, par Kacem Zhiri

Pierre angulaire dans l’édifice de l’imagination créatrice

Les milieux littéraires ont réservé un accueil chaleureux au Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji après sa publication qui a enrichi la bibliothèque marocaine d’expression arabe de poèmes appelés à durer ad vitam aeternam. La production poétique d’Abderrahman Hajji est restée enfermée pendant plusieurs décades dans des tiroirs auxquels personne n’avait accès jusqu’au jour où le dévouement d’un groupe parmi les fidèles amis du défunt, qui adorent la poésie et tiennent à sauver les oeuvres menacés de disparition et celles dont il ne reste plus que des vestiges épargnés par les caprices du temps, ont conjugué leurs efforts pour donner à ce Recueil l’occasion de voir le jour et d’organiser il y a une semaine sa présentation au public dans une grande librairie de Rabat où il a été procédé à la signature des ouvrages mis en vente et ce, en présence d’un nombre important de professeurs universitaires et de membres de la famille du poète disparu.

L’article ci-dessous a été rédigé à cette occasion par l’homme de lettres Kacem Zhiri comme contribution au travail fourni par le cercle des amis du poète de placer la présente cérémonie dans la suite des évènements marquant la célébration des grandes oeuvres littéraires.

– Al Alam – Supplément littéraire – 2 Décembre 1991

Abderrahman Hajji a soigné sa réputation de poète dans les milieux littéraires marocains en se faisant connaître au cours du deuxième quart de siècle comme poète lyrique qui aimait vanter la beauté, était d’un goût délicat et raffiné et avait le don d’observer méticuleusement les personnages et les scènes de sa création artistique. Il avait une parfaite connaissance de la langue arabe, de ses origines morphologiques et des subtilités sémantiques et syntaxiques qu’elle recèle. Il était versé comme personne d’autre dans la littérature arabe et était attiré à la fois par les poèmes des anciens et les récentes créations des modernes. Sa bibliothèque privée a groupé les nouveautés et les anciens ouvrages, imprimés ou réimprimés par les maisons d’édition de son temps.

Ses contemporains et ses disciples connaissaient par coeur certaines de ses créations poétiqies et les déclamaoent dans les cercles littéraires où ils se réunissaient, sans qu’il ait eu lui-même le temps de les regrouper en vue d’une publication qui les aurait mises à l’abri des dépérissements et de l’évanescence. Les poèmes que le défunt nous a légués sont ainsi restés à l’état initial, éparpillés sur des bouts de papier de différents formats qui tombaient peu à peu en désuétude. Le Recueil qui vient d’être publié a permis de conserver une partie non négligeable des poèmes qui ont échappé aux vicissitudes du temps, même s’ils n’ont pu voir le jour qu’un quart de siècle après la dosparition de leur auteur. Ces poèmes doivent leur retour à la vie aux membres d’une commission qui ont eu le mérite d’analyser les documents mis à leur disposition, de procéder à un travail minutieux de documentation qui a permis de mettre au point les poèmes tels qu’ils sont maintenant à la disposition du public des lecteurs. Une mention doit être également faite de la maison d’éditions de Beyrout, “Dar Al Gharb Al Islami” qui s’est chargée de la publication du Recueil et de la promotion qu’elle en a faite dans les milieux littéraires du Moyen Orient si bien que l’auteur du Recueil occupe maintenant une place privilégiée parmi les poètes arabes contemporains.

Que de fois nos hommes de lettres ont reproché aux maisons d’éditions de l’orient arabe de ne marquer aucun intérêt pour la production littéraire du Maroc, comme si cette contrée ne faisait pas partie intégrante de la nation arabe. Au premier rang de ces hommes de lettres, il y a lieu de citer l’auteur de l’ouvrage “la littérature arabe au Maroc”, Mohammed Abbas Kabbaj, et l’auteur de l’ouvrage “le talent marocain”, Abdallah Guennoun. Pour la première fois, il a été démontré que les littérateurs du Moyen Orient devaient leur célébrité au mouvement de publication qui s’abstenait de faire mention des poètes et des écrivains marocains Nous ne pouvons que déplorer cet état de choses qu’aucun autre pays qui aspire à une vie intellectuelle décente et souhaite consolider sa place parmi les nations créatrices, ne saurait accepter.

C’est la raison pour laquelle Mphammed Abbas Kabbaj a pris l’initiative de publier un ouvrage regroupant les biographies de nos poètes de la première partie du siècle avec des extraits de leur production littéraire . Parmi ceux-là, il a fait une place de choix au poète Abderrahman Hajji. Quant à Abdallah Guennoun, le motif essentiel qui l’a poussé à publier une fresque en trois volumes où il a regroupé les biographies de dizaines de savants et d’écrivains marocains à travers les âges, a été d’avoir constaté qu’elle provenait de “la négligence de cette contrée dans les ouvrages qui traîtent de l’histoire de la littérature arabe et du peu d’intérêt des historiens à la production littéraire et scientifique de notre pays. A celà, il faut ajouter le manque de connaissances du prestige dont le Maroc jouissait dans les domaines de la pensée et de la connaissance”.

La publication du Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji aujourd’hui peut être considérée comme la pose de la pierre angulaire dans l’édifice de la pensée créatrice au Maroc tel qu’il nous a été légué par les générations précédentes.. Les poètes et les écrivains contemporains bâtissent, dans la foulée du mouvement du renouveau, les fondements de résurrection d’un Maroc nouveau, pleinement conscient de ses acquis culturels et de ses capacités créatrices. Notre espoir est grand de voir la publication de l’oeuvre poétique de notre grand poète ouvrir la voie à celle tant attendue des recueils de poèmes de ses contemporains sur lesquels il n’a pas manqué d’exercer une icertaine influence et dont lui-même s’est inspiré sinon dans la conception du moins dans le respect de la présentation verticale à rimes uniques de ses poèmes.. Ces auteurs, dont les oeuvres sont encore enfouies sous les décombres de l’oubli, représentaient une école dans la littérature marocaine, entre la tradition et la modernité, , une école qui rappelle à bien des égards la littérature du Moyen Age qui s’intéressait à la fois aux attraits de la rhétorique, et à l’héritage culturel de l’Andalousie musulmane tout imprègné de finesse et de minutie dans l’art de la description, mais aussi une école qui se réclamait d’un certain réalisme et essayaient, à la manière des poètes et des écrivains de l’époque, de reproduire dans leur propre style d’écriture, la réalité telle qu’elle était perçue au tournant du siècle au Maroc.

Notre poète avait des atomes crochus avec les grandes sommités de cette école tels que Mohammed ben Mamoun Belghiti, Mohammed Gharit, Mohammed Slimani, Ahmed Skirej, Mohammed Boujendar, Mohammed Guennoun et bien d’autres auxquels Mohammed ben Abbas Kabbaj a tracé la biographie dans l’ouvrage précité. Il avait aussi des affinités avec les poètes irakiens et les poètes du “Mahjar” en Amérique.Il avait une admiration particulière pour Rousafi, Zouhawi et Ilya Abou Madi. Ces auteurs ont exercé une grande influence sur son orientation poétique, surtout au niveau du choix des thèmes et de l’adaptation de l’écriture poétique aux exigences de la modernité. Nous voilà donc en face d’un Recueil de Poèmes qui atteste d’un solide enracinement de leur auteur dans le mode de pensée de l’élite intellectuelle du monde de l’arabité et qui témoigne d’un grand attachement au courant réformiste.

Ce courant ressort dans ses poèmes dont une importante partie était consacrée à une thématique d’inspiration politique et sociale, une autre destinée à la divulgation de poèmes sur le patriotisme et le problème constitutionnel. Une série de textes a été composée soit pour décrire la condition de la femme au Maroc et les méfaits de sa rapide émancipation au lendemain de l’indépendance, soit pour fustiger notre jeunesse qui, sous couvert d’aspirer à la modernité, préférait la langue et la façon de vivre de l’occupant à la langue arabe et à la vie traditionnelle des Marocains. Puis, loin derrière tous les thèmes que nous venons d’évoquer, nous avons des poèmes sur la beauté de la nature, l’amertume de la nostalgie, les panégyriques.et la satire. D’autres sujets font l’objet d’une réflexion philosophique ou d’une invocation à Dieu. Quant à ses poèmes sur l’amour et ceux qui traîtent de la beauté physique des personnes qu’il a décrites dans des textes érotiques, ils n’occupent qu’une infime partie du recueil, ce qui n’empêche pas que notre auteur abordait tous les sujets. Ses poèmes, comme il les a décrits lui-même, sont conçus dans un style relevé et raffiné qu’il destinait à la fois au coeur et à l’esprit des hommes sensibles.

Il suffit de voir avec quelle ardeur il s’adresse à ses compatriotes. Ecoutons-le dans ces vers extraits du poème “les amitiés sincères”:

Pourquoi le peuple ne se réveille-t-il pas
Du sommeil qui de vie mène vite à trépas?
Les choses futiles occupent tant l’esprit,
L’éloignent du savoir, le privent de ses fruits.

Les puissants s’apprêtent à conquérir l’espace,
Maîtrisent les mers pour asservir d’autres races,
Tandis qu’une houle de fond nous engloutit,
Paresseux de nous tous, hélas! grands et petits.

Le voilà qui rappelle le poète Chabbi dans un poème où il exalte l’esprit patriotique de la jeunesse:

Cette vie est comme un vaste champ de bataille
Où triomphe la jeunesse vaille que vaille.
Celui qui veut mener une vie des plus dignes,
Doit suivre le tracé de la voie réctiligne.

Quand une nation a confiance en sa jeunesse,
Intrépide elle fait preuve de hardiesse.

Il était souvent d’humeur mélancolique et décrivait son état d’âme sous forme de plainte, comme dans le poème qu’il a intitulé: “Etat d’un malade au bout de ses peines” où il a notamment écrit:

Je vois mes souffrances croître de jour en jour.
Le sprctre de la mort de ses bras nus m’entoure.

Ou j’accepte le sort de cette mort soudaine
Et je serai sauvé d’une honte certaine,
Ou je reste enchaîné dans les fers du mépris,
Tout comme un vrai vaurien de justice repris.

Mais, il était pleinement conscient du rôle qui incombe à l’homme de culture en écrivant dans un petit poème intitulé: ” Quand les plumes d’une nation se taisent”:

Quand dans une nation les plumes se taisent,
Que de son intellect s’éteint la dernière braise,
Ses jours seront ainsi comptés, qu’à Dieu ne plaise!

Mais, le voilà aussi qui s’éloigne de temps à autre des ennuis du peuple pour revendiquer sa part de liberté dans la vie. Dans un vers unique dont les hémistiches sont rendus en deux vers en version française, il a écrit sous le tite: “Un baiser à la dérobée” :

Aborde la belle qui rit à pleines dents
Et dérobe-lui un baiser des plus ardents
Tel le vin enivrant d’une bouche docile.
Laisse-toi griser par son nectar juvénile.

Parmi les poèmes où il vante l’amour et la beauté, il en est un, placé sous le titre “le mépris et l’insomnie” où il a donné libre cours à son inspiration poétique en se laissant impressionner par les traits séducteurs de la jeunesse :

Ta séduction vaut le mépris et l’insomnie
Qui s’acharnent sur moi en parfaite harmonie
De tes deux points noirs: l’oeil et le grain de beauté
Qui émergent comme signes de volupté.

Mon Dieu, que de flèches tin regard m’a lancés.
Prenant mon coeur pour cible, tes yeux vifs l’ont percé,
Toi dont le cou et la bouche sont rayonnants
Comme des feux de joie toujours étincelants.

Quand tu parais, le coeur s’extasie d’enthousiasme,
Quand tu t’éclipses on se sent pris de marasme.
Ton soleil lumineux relève du miracle,
Se lève à l’aurore, se couche en beau spectacle.

Fasse Dieu d’admettre auprès de lui le poète disparu Abderrahman Hajji dont le Recueil de Poèmes qui vient d’être publié a enrichi la bibliothèque de la littérature marocaine d’expression arabe . Le défunt a rempli sa mission dans la vie en veillant à l’éducation de tous ceux qui ont eu le privilège de compter parmi ses disciples et de puiser dans les sources intarissables de son savoir, ce qui leur a fait aimer la langue de leurs ancêtres et contribué à approfondir leurs connaissances des textes de littérature arabe.

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Auprès du professeur Abderrahman Hajji, par Mustafa Nejjar

Il n’échappe à aucun esprit sain, constamment en éveil, la main sur la conscience, que l’enseignement des langues est une obligation qui s’impose, sans qu’il soit permis de l’ignorer et qu’il est un devoir inéluctable qui ne tolère aucune négligence en même temps qu’un message sacré destiné à l’homme conscient du respect de ses apports à la connaissance. La protection d’une langue de toutes les déficiences et intrusions, sa préservation de toute déviation ou modification, le dévouement qu’on doit lui porter par tous les moyens et sans motif préalable, sont autant d’actions qu’il est indispensable d’entreprendre et autant de démarches qui exigent d’être placées au premier rang de nos préoccupations, en dépit des aléas de la vie, des bouleversements des rôles et de la succession des générations.

Je n’ai aucun regret pour les lieux désertés
Mais je regrette ceux qui y ont habité.
Ils sont partis laissant après eux l’air sournois
Mais d’eux j’ai gardé dans mon coeur un feu de joie.

Que Dieu couvre de sa bénédiction notre maître sidi Abderrahman Hajji et aromatise la terre qui l’abrite

La langue est le lien qui consolide les moyens de communication entre les hommes, et le trait d’union entre l’esprit qui crée et celui qui reçoit le fruit de cette création. Elle est aussi l’instrument qui traduit en toute franchise et fidélité le fredonnement des sentiments, les rengaines de la pensée et les émotions qui s’agitent dans le fin fond de la conscience, que l’on vive dans une caverne isolé du monde extérieur, ou que l’on s’expose au grand jour à la cruauté de ses semblables. Peu importe qu’on ait une tentation ou une répulsion, qu’on vive dans le faste ou qu’on soit obligé de supporter les difficultés de l’existence, qu’on soigne ses relations ou qu’on préfère demeurer à l’écart.

Le professeur Hajji a rempli sa mission éducative et mené à bien la tâche qui lui incombait de transmettre à l’esprit de ses disciples les connaissances qu’il devait leur apprendre pour leur faire apprécier les subtilités de la langue arabe dont il s’érigeait en défenseur intransigeant chaque fois qu’il s’agissait de la mettre à l’abri du croassement nuisible des uns, de l’affreuse jalousie de ceux qui portaient des sentiments odieux à son égard, ou de comploteurs à gages de bas étage. Il faisait partie de la catégorie de ces vaillants soldats, de ces héros conquérants ou encore de ces grands savants droits et loyaux qui ont marqué leur temps du sceau de leur empreinte et dont la mémoire reste intacte au fil des générations.

Parmi ces hommes qui ont pris une part active dans l’évolution de la pensée arabe de l’époque contemporaine au Maroc, ayant aimé passionnément la langue arabe, exalté les gloires de son passé et inculqué son amour dans l’esprit et le coeur des générations montantes, une place particulière doit être réservée à notre éminent professeur , humaniste parmi les savants, poète émérite, grammairien et linguiste, enseignant dont la notoriété dépassait le cadre étroit des connaissances sommaires qu’un maître était appelé à transmettre à ses élèves.

La jeunesse actuelle gardera de lui le souvenir d’un enseignant hors pair, qui s’exprimait avec l’accent de la vérité et traduisait dans un élan de sincérité et de loyauté les efforts et le temps qu’il a investis avec une poignée de ses contemporains pour rendre à la langue arabe le prestige d’une langue dans laquelle les prescriptions divines ont été révélées à l’humanité, une langue qui est celle du Coran, livre saint par excellence,
qui a élevé l’être humain à un niveau d’adoration de Dieu qui tient à la fois de l’amour, du dévouement et du don de soi.

Le regretté Abderrahman Hajji a consacré les meilleures années de sa vie au service de l’enseignement de la langue et de la littérature arabes. Il s’est acquité de cette tâche avec enthousiasme et compétence, savoir-faire et connaissance approfondie du métier d’enseignant, amour et passion, droiture et dévouement, autant de qualités qu’il était le seul à maîtriser parmi ses collègues ainsi que tous ceux qui l’avaient fréquenté. A cet égard, il était taillé dans une étoffe unique et personne ne pouvait prétendre lui être comparable. Beaucoup, de son vivant, admiraient sa conduite. D’autres, très nombreux, continuent de louer ses qualités maintenant qu’il n’est plus de ce monde. Leurs discours sont tous empreints d’estime et de respect, de compliments et d’égards, d’éloges et de haute considération.

En se consacrant à l’enseignement de la langue arabe, notre poète a répondu à l’appel de sa conscience qui l’a convaincu qu’il accomplissait une mission au service de la foi véritable, de la religion de la vérité et de la nation musulmane dans son ensemble, nation que Dieu a élue pour guider l’humanité vers le bien et lui montrer où se situe le mal, nation, qui plus est, appelée à durer ad vitam aeternam en tant qu’entité stable et formée d’un peuple uni que ni les vents les plus violents ni les tempêtes les plus fulminantes ne sauraient disperser pas plus qu’il ne pourrait être ballotté par les caprices du temps.

Nous étions, nous les jeunes, très peu nombreux et ne dépassions guère le nombre des doigts de la main . Nous allions de mosquée en mosquée au lever comme au coucher du soleil . Il règnait entre nous une parfaite harmonie et une concordance d’aspirations, en ce sens que nous visions les mêmes objectifs, à savoir nous instruire et améliorer l’état de nos connaissances. Nous cueillions une information précieuse par-ci, un précepte de haute moralité par-là, de la bouche d’éminents hommes de savoir, de cheikhs parmi les plus réputés et d’autres maîtres respectables, ayant les uns et les autres investi le plus clair de leur temps à approfondir leurs connaissances et à effectuer d’incessantes recherches pour préparer les cours destinés au parterre des jeunes étudiants qui s’empressaient autour d’eux.

Aucun parmi eux ne nourrissait une quelconque ambition ni n’avait une prétention de quelque nature que ce fût. Aucun d’eux n’aspirait à être rémunéré ou à réclamer une contrepartie de l’effort qu’il fournissait. Pendant cette période malheureusement révolue, la mosquée était consciente du devoir qui lui incombait et remplissait sa mission en se transformant en un vaste forum où un public nombreux se réunissait et assistait régulièrement aux causeries qui y étaient dispensées à titre grâcieux De plus, en tant que maison de Dieu, la mosquée exerçait une influence morale sur l’assistance, l’incitant à respecter les bonnes moeurs, à faire preuve d’attachement aux prescriptions religieuses et à tout mettre en oeuvre pour la conservation des principes de conduite dictés par l’Islam. La mosquée remplissait ainsi les fonctions d’un établissement scolaire, d’une institution éducative et d’un atelier qui produisait des hommes et les modelait dans un moulage parfait.

Mais, les temps ont changé. Les conditions de vie ne sont plus les mêmes qu’auparavant.. Elles ont même disparu comme si elles n’avaient jamais existé. Il n’en reste plus, gravée dans la mémoire collective, qu’une vague succession de souvenirs.

Puis, les années se sont écoulées, emportant
Des hommes sous le choc d’un rêve percutant.

Est-il possible, étant ce que nous sommes, de nous inspirer des ressources du passé, pour redonner vie à l’époque présente?

Malgré tous mes échecs, je me nourris d’espoir
D’en finir avec mes revers et mes déboires.

Dans l’attente que notre voeu se réalise, – et pendant que nous avions grand espoir d’apprendre qu’un cours était dispensé quelque part, ou qu’un enseignant s’apprêtait à donner des cours, – les rumeurs parvenaient à nos oreilles, vantant la parfaite maîtrise de la langue et de la littérature arabes du professeur Abderrahman Hajji, et ne tarissant pas d’éloges à l’égard de ses compétences dans le domaine de l’enseignement des matières précitées, qu’il dispensait dans leur intégralité et sans jamais s’arrêter au cours de son argumentation ni interrompre ses cours pour quelque motif que ce fût.

Nous aspirions à le voir et à entrer en relation avec lui afin de puiser les rudiments de culture dans sa source. Mais, lorsque nous avons pris nos dispositions pour aller à sa rencontre, notre subconscient a ralenti notre démarche et nous a freinés dans notre mouvement. Nous avons dû attendre bien longtemps que la chance rendrait plus facile l’accès au professeur..Mais lorsque nous avons jugé que les circonstances nous étaient favorables, nous avons aussitôt pris la décision d’aller lui rendre visite dans son domicile, estimant que c’était le lieu idéal pour une première rencontre, Nous avons tapé à la porte d’entrée, l’air confus et rougis de honte.

Mais grandes étaient notre joie et notre gaité lorsque le professeur a pris soin de nous ouvrir lui-même la porte de sa maison . Il n’échappe à personne que la première rencontre suscite un sentiment d’étonnement et un vif motif d’agitation. Nous nous sommes présentés avec toutes les marques de politesse, puis, nous l’avons salué avec tout le respect qui lui était dû et lui avons exposé le motif de notre visite. Il s’est montré réjoui de nous recevoir, nous a réservé un accueil chaleureux et priés de rentrer chez lui.

Le professeur Hajji était de nature un homme éminemment hospitalier et faisait plaisir à voir. Il avait un regard imposant qui inspirait le respect; tandis que l’habit traditionnel ajoutait à son charme d’enseignant marocain resté attaché à ses origines. Après quelques instants au cours desquels nous avons échangé des questions et des réponses, notre maître a fixé l’horaire des cours qui devaient avoir lieu la nuit. Il a proposé comme ouvrage de base “Al Hamassa” (poésie épique) d’Abou Tammam , et nous avons tout de suite regagné les salons de l’étage supérieur où il avait installé sa grande bibliothèque pour entrer sans tarder dans le vif du sujet.

Inutile de dire que nous nous sommes trouvés dans un autre monde, différent de celui auquel nous étions habitués en raison à la fois de la matière que notre maître a choisi de nous enseigner et de la méthode qu’il a pratiquée en limitant les cours à quelques orientations des principales conceptions littéraires et ce, pour nous rendre accessibles des poèmes qui, autrement, auraient nécessité dans la plupart des cas, de recourir non seulement aux dictionnaires classiques, mais aux ouvrages explicatifs de ces dictionnaires. Nous nous sommes donc limités à l’examen des règles de morphologie, de sémantique et de syntaxe parallèlement à une explication de textes sur le plan littéraire et philosophique, sans oublier de faire référence aux opuscules où nous avions appris “les Moutoun scientifiques”, textes de base des préceptes de morale et de métaphysique.

Nous étios en parfaite harmonie avec la matière et la méthode, nous nous sommes adaptés au livre et au maître, et nous avons passé une nuit après l’autre dans la joie et la bonne humeur, entre le désir et l’empressement d’apprendre, jusqu’au jour où nous avons été empêchés de poursuivre la série des cours et de continuer sur notre lancée. C’est ainsi que les jours se suivent sans se ressembler. Tels sont les caprices du temps et les revers de fortune..

Dieu m’est témoin que nous nous rappelions en permanence ces heures d’études. C’était des moments dont nous nous souvenions avec fierté. En les évoquant, nous rendions hommage au maître vénéré, l’aspergions d’une averse de prières et ne tarissions pas d’éloges à son égard. C’était tout ce qu’il attendait de la vie et le maximum que nous pouvions lui donner.

Chaque fois qu’il s’apprêtait à étudier un poème ou à expliquer un texte du livre “Al Hamasa”, il soumettait vers après vers à une triple analyse, linguistique, grammaticale et morphologique, accordant à chacun de ces trois aspects le temps nécessaire qu’un examen approfondi était susceptible d’exiger. Il négligeait de s’engager dans les méandres de la rhétorique pour rester dans les limites du programme
arrêté au début des cours qui ne prévoyait pas d’aborder l’art de la persuasion et la maîtrise de l’éloquence. ll ajoutait très rarement un texte littéraire, en vers ou en prose, pour corroborer les idées développées dans les vers qu’il avait choisi de soumettre à cette triple analyse.

Les liens se sont raffermis entre le professeur et nous: le voile de la crainte que nous ressentions en sa présence s’est dissipé. Lui-même tenait à ce qu’il en fût ainsi. Il créait entre nous un climat de détente et faisait tout pour que les relations de maître à élève évoluent dans la plus grande sérénité. Ainsi, nous avons pu acquérir de l’audace et développé notre esprit d’initiative. Nous avons commencé, autant que faire se pouvait, à lui poser des questions et à lui exposer les difficultés auxquelles nous nous heurtions au moment de la révision des cours et qu’étant donné notre jeune âge, nous étions dans l’incapacité de les résoudre par nous-mêmes. Notre maître affichait alors un visage souriant, exprimait sa joie de recevoir les questions que nous lui posions et se faisait un plaisir d’y répondre quelles que fussent les critiques ou la nature des observations émises par les uns ou les autres, sans jamais donner l’impression que de telles questions l’irritaient et le mettaient mal à l’aise. Au contraire, on le voyait toujours se réjouir et montrer de la bonne humeur en éclatant d’un rire qui emplissait tous les coins de la pièce où nous étions, ce qui nous tranquillisait et contribuait à nous pousser à redoubler d’effort pour assimiler les cours qui nous étaient dispensés et à placer notre maître dans un très haut degré de respect et d’estime.

Inutile de dire que le professeur Hajji devait son prestige à son état d’esprit qui était d’une modestie exemplaire et au don de soi dont il faisait constamment preuve, surtout vis-à-vis de ses élèves qu’il considérait comme ses propres enfants. La modestie est une nature de l’homme qui a sur lui-même une opinion mesurée, mais celle de l’homme de sciences, démunie de toute ostentation, le place à un niveau supérieur. C’est aussi une qualité de celui qui se satisfait de peu et agit avec pudeur, mais l’enseignant est plus haut placé dans l’échelle de l’auto-satisfaction et du respect des valeurs.

Celui qui détient ces qualités y gagne en estime et considération, fait preuve de dignité et exige en retour une certaine courtoisie qu’on doit lui rendre en hommage à la bonne opinion que l’on a de sa conduite et de sa manière d’agir.

Lorsque la saison d’été est arrivée et, avec elle, le début des grandes vacances, notre maître s’est senti libéré des soucis de préparer chaque jour les cours du lendemain, de se soumettre à la corvée quotidienne des corrections fastidieuses qui nécessitaient de nombreuses mises au point rédactionnelles en marge de chaque copie. en plus des appréciations des travaux qui lui sont présentés. Il nous a suggéré – et nous lui en savions infiniment gré -, de compléter les cours de nuit par un cours du soir et nous a proposé d’étudier ensemble le livre “Zahr Al Adab” (les florilèges de la littérature) de l’auteur Al Hasri. Il était d’avis de choisir pour ce cours particulier l’entrée principale de la grande maison qui n’était généralement utilisée qu’à l’occasion de grandes fêtes ou d’importantes cérémonies familiales, N’étant pas exposée aux chaleurs torrides de la saison estivale. cette vaste entrée était en effet un lieu idéal pour mener à bien les cours projetés. Nous nous y sommes trouvés à l’aise. Le cours nous convenait à merveille et trouvait chez nous un véritable répondant.

Parmi les actions qui attestaient de l’intérêt qu’il portait à ses élèves et la sollicitude qu’il témoignait à chacun d’eux, nous ne pouvons pas passer sous silence les encouragements qu’il leur prodiguait à titre individuel ou collectif, et l’aide qu’il leur apportait sous différentes formes: soit en donnant aux élèves déficients des cours supplémentaires de rattrappage, soit en faisant hommage aux élèves qui se sont particulièrement distingués pendant l’année scolaire d’un livre ou d’un recueil de poésie. Un tel présent est de nature à imprimer une trace profonde dans l’esprit de l’élève et l’incite à redoubler d’effort pour être toujours à la hauteur de l’estime qui lui a valu cette distinction parmi ses condisciples. Il renforçait sa volonté de résister aux épreuves, excitait son désir d’étendre le champ de ses connaissances et d’avoir un jugement propre afin de pouvoir agir et décider en connaissance de cause.

Comment se pouvait-il qu’un élève d’un milieu très modeste pût posséder un livre et exerver une pleine propriété sur un recueil de poésie. Notre maître était – que Dieu le récompense – très attentif à certains de ses élèves et avait beaucoup d’égards pour eux, surtout quand il découvrait chez eux des signes de maturité, observait des indices d’intelligence et constatait le grand intérêt qu’ils portaient à leurs études et leur détermination à répondre toujours présents aux cours.

Il a fait un voyage aux Etats Unis d’Amérique et en a ramené à son retour une valise pleine de livres. Parmi les ouvrages à caractère littéraire dont il a fait l’acquisition, il y avait trois exemplaires du tome premier de l’ouvrage “Al Zahra” ( la fleur ) de son auteur Abou Bakr Mohammed ben Abou Souleyman Asfahani. Il a eu l’amabilité de m’en offrir un exemplaire que j’ai gardé précieusement par devers moi. Chaque fois que le titre de cet ouvrage me revient à l’esprit, je ne peux pas m’empêcher de devoir une profonde pensée au maître qui me l’a offert et d’appeler sur lui la bénédiction du ciel, priant le Tout-Puissant de lui accorder sa miséricorde, Il était d’une grande noblesse d’âme et d’une très haute moralité qui sont restées gravées dans la mémoire de tous ceux qui l’ont connu. Ni les caprices du temps, ni les vicissitudes de la vie n’ont pu venir à bout de l’image rayonnante de l’oeuvre qu’il a accomplie de son vivant et qu’il continue de remplir en s’imposant à la mémoire collective au lendemain de sa disparition.

De temps en temps, il nous invitait à avoir accès à sa bibliothèque privée qui comprenait un nombre impressionnant d’ouvrages de référence, afin de nous encourager à approfondir ou à réviser certaines notions linguistiques, à enrichir nos connaissances dans le domaine littéraire et à développer nos facultés de recherche pour mieux cerner certaines questions de cours qui nous paraissaient obscures ou rapidement survolées par le maître enseignant comme étant des questions apparemment faciles qui ne nécessitaient pas qu’on s’y attardât outre mesure. Inutile de décrire le transport de joie qui nous animait pendant que nous vivions un moment parmi les plus agréables de notre vie, passant d’un livre à l’autre, agrémentant l’ouie et la vue dans un jardin bien entretenu, à la végétation luxuriante, qui fait plaisir à voir. Et puis quel spectacle vaut celui de la lecture? Et quelle compagnie est-elle préférable à celle d’un livre? Que Dieu accorde sa miséricorde au poète Al Moutanabbi pour qui ” Le livre est le meilleur compagnon de tous les temps”.

Lorsque le mal dont souffre notre poète s’est aggravé et que celui-ci n’était plus en mesure de poursuivre la série de cours qu’il avait programmée, j’ai continué de lui rendre visite sans interruption. Celà le réjouissait et le rendait heureux qu’un ami vînt le voir ou qu’un élève vînt le réconforter. Il trouvait dans la visite de l’un et le réconfort de l’autre la consolation à laquelle il aspirait et le soulagement qu’il espérait.

Deux semaines avant sa mort, je me suis rendu à son chevet à son domicile de Bettana, Il m’a récité à cette occasion un de ses poèmes qu’il venait de composer – dont je ne me rappelle plus le sujet exact – Je n’ai pas hésité à lui faire une remarque qu’il a acceptée en principe, tout en me promettant de faire à son sujet les recherches nécessaires pour satisfaire sa conscience en tirant cette question au clair. Nous nous sommes quittés dans l’espoir de nous rencontrer de nouveau dans une semaine afin d’écouter son verdict sur cette affaire qui nécessite soit une acceptation soit un rejet.Lorsque je suis allé le voir et jour et à l’heure du rendez-vous qu’il m’avait fixé, je l’ai trouvé assis sur une chaise roulante avec à sa droite et à sa gauche deux piles de livres. Il a pris les devants, avant même que je lui adresse le salut traditionnel, et m’a accueilli avec ces mots : “C’est toi qui as raison”. Celà faisait partie de ses habitudes et de son honnêteté intellectuelle de reconnaître ses propres erreurs quand la vérité lui saute aux yeux et qu’il n’avait plus de doute. J’ai eu souvent l’occasion de vivre avec lui des circonstances où il n’hésitait pas à donner raison à ses interlocuteurs, estimant que le retour à l’exactitude et l’acceptation de la vérité faisaient partie des mérites de l’homme et de ses qualités intellectuelles, tout comme elles lui valaient le respect et la considération de tous.

Aux termes de notre entretien, je lui ai demandé de m’autoriser à prendre congé, ce qu’il a accepté de bonne frâce non sans m’avoir demandé de revenir tel jour de la semaine d’après pour déjeuner chez lui. Il ne savait pas – ni moi non plus – que notre rencontre d’aujourd’hui allait être la dernière, puisque avant le jour où je devais répondre à son invitation, le poète avait quitté le monde des vivants pour la vie éternelle au voisinage de Dieu.

C’était une perte terrible, une calamité incommensurable, un malheur des temps!

Que Dieu couvre notre maître sidi Abderrahman Hajji de sa bénédiction, aromatise la terre qui l’abrite, éternise parmi les bonnes oeuvres l’évocation de son nom et la célébration de sa mémoire et le comble en notre nom et au nom de bien d’autres des récompenses divines qu’il aura bien méritées.

Le professeur Abderrahman Hajji tel que je l’ai connu, par le poète Wadia Asafi

A l’occasion de la publication du Recueil de Poèmes du défunt Abderrahman Hajji dans sa première édition en 1991, le poète et homme de lettres Wadia Asafi a tenu à participer à la cérémonie de commémoration du poète disparu en brossant un tableau succint des circonstances qui l’ont conduit à porter son choix sur la ville de Salé pour s’y installer, après avoir été frappé par une mesure d’interdiction de résidence à Meknès et sa région, prise à son encontre par les autorités du Protectorat au mois d’avril 1951, l’obligeant de confirmer régulièrement r aux responsables de l’Administration coloniale son lieu de séjour, afin de permettre aux services de police d’effectuer des contrôles de vérification du lieu où il était censé se trouver et d’être en mesure à tout moment de suivre ses mouvements à l’occasion de chacun de ses déplacements.

Mr Asafi précise qu’il a réfléchi pendant plusieurs mois avant de prendre la décision de venir s’installer à Salé, où Abou Bakr Kadiri lui avait proposé de faire partie du corps enseignant de l’école primaire “Lalla Aicha”, puis de l’école secondaire “Annahda”. Au cours de son séjour dans sa nouvelle ville d’accueil, qui a duré du mois de septembre 1951 à la fin de l’année 1956, y compris deux périodes d’interruption passées en prison, la première de sept mois et la seconde de toute une année, il a repris ses activités au sein du Mouvement National, en participant aux meetings patriotiques qui lui servaient de tribune pour prononcer des discours enthousiastes.

C’est pendant ces rassemblements qui étaient organisés dans la demeure de sidi Ahmed ben Harti Hajji, le père de notre poète, fasse Dieu qu’il les couvre l’un et l’autre de sa sainte miséricorde, qu’il a noué des liens d’amitié intangibles avec l’homme de lettres de Salé, dont il a tenu à faire revivre la mémoire dans le poème qu’il a dédié au poète disparu. Nous relevons de la note qu’il a rédigée à ce sujet les paragraphes suivants:

“En marge de ces rassemblements patriotiques exaltants, au cours desquels j’étais appelé à déclamer mes modestes poèmes, qui faisaient souvent l’objet de l’admiration de sidi Abderrahman Hajji, nos liens se sont approfondis et nos rencontres devenues plus nombreuses, en dehors des responsabilités que nous avions l’un et l’autre au sein des meetings patriotiques. Nous organisions des réunions littéraires soit dans la maison de son vénéré père, soit à son propre domicile où nous passions des heures à réciter des poèmes, que ce fût de notre création ou de celle des autres poètes contemporains ou appartenant à des périodes plus anciennes”,

“Le côté poète de notre ami débordait de zèle et d’enthousiasme et exubérait de vivacité et d’engouement, surtout si la thématique portait sur la poésie lyrique ou érotique sous toutes ses formes ou sur la poésie patriotique qui faisait appel au sens du devoir et à l’obligation dans laquelle l’amour de la patrie nous engageait à prendre part en nous associant à la lutte que notre peuple asservi se devait de mener pour se libérer du joug du colonialsme. Il était particulièrement réceptif aux poèmes qui prônaient de serrer les rangs en vue de réaliser l’espoir de la nation de vivre une vie meilleure dans la liberté et l’indépendance”.

“Ceci étant, il était de ceux qui m’encourageaient à persévérer dans le domaine de la création poétique. Il ne cessait de me témoigner son approbation en comblant d’éloges dont il ne tarissait pas les poèmes qu’il découvraiit au fur et à mesure que je les lui récitais”.

“Lorsque j’ai dû quitter la ville de Salé à la fin de l’année 1956, pour des raisons indépendantes de ma volonté, mes rapports avec notre fringant poète ne se sont jamais interrompus. Je lui rendais de temps en temps visite dans sa nouvelle demeure, rue de la Palestine au quartier extra muros de Bettans. C’était chaque fois l’occasion d’analyser les nouvelles créations littéraires, en prose ou en poésie, et de les soumettre au feu de la critique dans le souci de proposer, autant se faire que peut, des rectifications qui nous paraissaient objectivement intègres et probes”.

“En définitive, je voudrais dire aux chercheurs chargés de documenter l’histoire littéraire contemporaine du Maroc que le poète disparu faisait partie de la classe des éminents auteurs créatifs qui admiraient la poésie patriotique engagée et ne cessaient de l’encourager. C’était aussi un poète qui avait de l’engouement pour la poésie libertine et impudique, à laquelle il donnait libre cours pour si peu que son entourage l’adjurait innocemment de lever le voile sur une inspiration érotique passagère qui lui passait par l’esprit”.

“En 1961, ayant dû subir une ablation de la jambe gauche des suites d’un diabète chronique qui l’avait rongé pendant plus de trente ans, notre poète est resté alité jusqu’au 29 avril 1965, date à laquelle il a été rappelé au voisinage de Dieu. Je dois avouer que la nouvelle de son décès que j’ai apprise par la presse nationale, a été pour moi un véritable choc, d’autant plus que je n’ai même pas assisté à ses funérailles. Mais, au 40 ème jour de son décès, l’inspiration m’a dicté ce modeste poème que j’ai intitulé : “A l’éternité”. Je l’ai prononcé à l’occasion de la cérémonie commémorative de cet évènement qui a été organisée au domicile du père du poète disparu, le lundi 21 juin 1965.

Jeunesse, Quo Vadis?

La défense de la langue arabe est mise en valeur dans le poème intitulé “l’inconduite des jeunes” où l’auteur fustige le comportement inqualifiable d’une certaine catégorie de la jeune génération qui tourne le dos à sa propre culture et accorde plus d’intérêt aux vertus de la langue de l’occupant qu’à celle de ses ancêtres. Il l’exhorte à prendre exemple sur le maître à penser Abou Chouaib Doukkali. Cette exhortation est exprimée avec force dans la seconde partie du poème où nous relevons les vers suivants qui nous indiquent où le poète va chercher ses sources d’inspiration. Ecoutons-le:

Je parcours avec mes pensées le champ des rimes
Et nage en poète dans une mer sublime.
Je pénètre dans des jardins fleuris d’idées,
En cueille les mûres dont ils sont inondés.

Puis, s’adressant à la jeunesse, il se met à décrire le drame de son inconscience en commençant le long passage qu’il a consacré à ce sujet par les vers suivants:

De loin m’est apparue dans mon imaginaire
Une image exaltée par l’esprit visionnaire.
Je vois péricliter les moeurs de la jeunesse
Que l’inconduite mène au bord de la détresse.

Il prend ensuite la défense du savoir incarné par Abou Chouaib Doukkali en menaçant de relever le défi d’une partie des jeunes qui entend livrer un combat sans merci à l’héritage culturel de nos ancêtres. Il termine le poème par une attaque en règle contre l’inconscience d’une certaine jeunesse en l’apostrophant sans aucun ménagement:

Enfants du siècle, cessez de songer à mal.
Ma plume a une voix satirique qui râle.
Si vous ne mettez pas fin à vos noirs desseins,
D’épines de rosiers votre front sera ceint.

Aux fourbes je déclare un combat sans merci,
Afin d’effacer notre honte et nos soucis
Et d’arrêter le mal qui tous nous foule aux pieds
Comme au fil de l’épée qui tue sans pitié.

Et de conclure toujours sur le ton menaçant:

Ma langue est une arme tranchante tel le fer;
Subir son courroux, c’est la descente aux enfers.
Elle ôte de l’esprit les écarts de jeunesse
Et combat l’ignorance et la scélératesse.

——–

Le poète nous livre le secret de toute sa poétique dans un vers qui l’illustre de manière impeccable quand il dit:

Je puise la source de mon art poétique
Dans la magie des mots et leur sens symbôlique

Il a consacré aussi un long développement à l’art de la rhétorique, en estimant que le restreindre à l’Europe, c’était le réduire à un discours fort emphatique. Et de continuer son argumentation dans un panégyrique des plus sincères du cheikh Abou Chouaib Doukkali,

Cet homme se distingue par son noble coeur,
La largesse d’esprit, le respect des valeurs.
Maître de rhétorique au sein de la nation
Il vient lui enseigner l’art de l’élocution.

Ce qui lui fait dire:

Laissez la parole à qui sait parler en maître
Sait manier le verbe et tous les paramètres.

Avant-propos

Le poète Abderrahman Hajji est né dans la ville de Salé, connue dans les manuels d’histoire sous le pseudonyme de “Cité des Corsaires” pour avoir été le fief de ce que la chronique du XVII ème siècle classait parmi les lieux fortifiés dont disposait le Maroc sur la côte atlantique comme l’un des plus hauts lieux de la piraterie barbaresque.

Dès sa plus tendre enfance, on lui avait appris que la cité qui l’a vu naître avait accueilli un nombre important de maures frappés par les édits d’expulsion d’Espagne dont le dernier, daté du 18 Janvier 1610, enjoignait à tous les musulmans, de souche ou convertis, de quitter le territoire andalou.

Il en est résulté une recrudescence de l’insécurité sur les grandes voies de communication maritime tout au long des côtes atlantique et méditerranéenne. L’embouchure du Bouregreg, qui abrite sur sa rive droite la ville de Salé, a été choisie par le contingent de maures qui avaient fui l’inquisition pour s’y installer, estimant qu’elle était située sur “la meilleure position de la côte” et qu’elle était de nature à garantir à l’armée des corsaires le maximum de boucliers de défense en cas d’attaque de l’ennemi. Ils se sont ainsi spécialisés dans les techniques des guerres de course en haute mer et ont commencé à arraisonner les bâteaux étrangers qui osaient s’aventurer au large des côtes marocaines, ce qui leur permettait de rapporter à leur port d’attache d’importants butins en hommes et en marchandises capturés au cours de leurs expéditions.

Le jeune Abderrahman a appris, par ailleurs, que c’était au courant de cette période, semble-t-il, que son premier grand’père connu vint s’établir à Salé, sous le nom d’Ahmed Hajji. Selon “Al Istiqsa”, de son auteur Khalid Naciri, Ahmed Hajji est présenté comme un homme d’une intégrité exemplaire, qui devait sa notoriété et son prestige à ses qualités d’homme de bien que les gens de Salé considéraient comme faisant partie des saints de la ville. La même source nous informe qu’il était le disciple de Cheikh Abdallah Benmoussa dont il suivait avec assiduité le cycle de causeries qu’il donnait à la grande mosquée.

L’historien Dr Mohammed Zniber a, pour sa part, décrit Ahmed Hajji comme un homme d’un courage à toute épreuve. Dans la biographie qu’il a tracée d’Abderrahman Hajji à l’occasion de la présentation de la première édition de son Recueil de Poèmes en 1991, il a tenu à mettre l’accent sur ce point. Ecoutons-le:

“La famille Hajji jouit d’une grande considération et de beaucoup de respect à Salé, en raison des prises de position attestées de son premier grand’père par rapport aux actions du Jihad qu’il fallait entreprendre”.

Ahmed Hajji s’est en effet particulièrement distingué en 1681 en constituant avec les gens de Salé une armée de combattants volontaires pour aller libérer la ville de Mehdia de la présence espagnole. A l’issue de la bataille, qui a tourné en faveur des assaillants, le Sultan Moulay Ismael, dont il était le contemporain, lui a remis un “Dahir de respect et de vénération” en guise de récompense pour la loyauté dont il a fait preuve en nettoyant le port de Mehdia de l’occupation étrangère.

Les circonstances ont voulu que la date de naissance de notre poète coincidât avec le début du XXème siècle, soit à un moment où le Maroc traversait l’une des périodes les plus troublées de son histoire. C’était une période où la situation économique était des plus désastreuse à cause de la concurrence des produits importés de l’étranger qui avait largement contribué à l’effondrement des prix, causant ainsi un grave préjudice au commerce local et portant un coup décisif aux corporations spécialisées dans l’exploitation des métiers de l’artisanat traditionnel qui constituaient la principale industrie du pays.

Le Maroc comptait à cette époque environ cinq millions d’habitants, dont plus des deux tiers constituaient une population rurale, qui se trouvait constamment exposée, au gré des périodes de pénurie et de sécheresse, aux famines et aux épidémies, sans compter la perte progressive des champs que les paysans avaient l’habitude de cultiver pour leur compte, au profit d’une nouvelle catégorie de propriétaires fonciers qu’une récente réglementation autorisait à acquérir les terres de culture, quitte à en chasser les exploitants traditionnels.

En ce début du siècle, qui a ainsi vu naître notre poète, le Maroc qui ne s’était pas encore relevé de la cuisante défaite qu’il avait subie en 1844 à la bataille d’Isly, était saigné à blanc et devait en outre faire face à la situation dramatique que nous venons d’esquisser. A défaut d’une participation des grandes fortunes du pays pour maîtriser le marasme économique consécutif à la crise financière dans laquelle il se débattait, il n’avait d’autre choix que de recourir aux emprunts internationaux et d’accepter les taux usuraires qui lui étaient imposés, ne fût-ce que pour être en mesure de couvrir les intérêts des dettes contractées.

Aussi, l’avenir qui attendait Abderrahman était-il des plus sombres, et pour cause! Le pays allait vers la dérive et faisait l’objet de pressantes convoitises des puissances coloniales. Notre auteur apprendra par la suite que deux d’entre elles, le Royaume Uni et la France avaient signé en 1904 un acte d’”Entente Cordiale” dont le document de base soutenait l’engagement réciproque des deux puissances à ne pas s’opposer, l’une à la pénétration britannique en Egypte, l’autre aux visées hégémoniques des intérêts français au Maroc.

Une étude exhaustive de la vie du poète nous impose de jeter un regard sur le début du siècle afin de savoir comment se comportait la société marocaine avant le Protectorat, ce qui permettrait de préciser dans quelles circonstances il a vécu ses premières années dans un pays décrépit, de décrire l’organisation et le fonctionnement de l’institution monarchique avant l’entrée en vigueur du Traité de Fès en 1912 et de brosser, serait-ce à grands traits, les évènements qui avaient marqué la vie politique, économique et sociale du pays à la veille de l’instauration du régime du Protectorat.

Le poète est venu au monde à une période où le Maroc, soumis aux exigences des puissances coloniales, était en train de perdre son indépendance. Comme l’a noté Charles André Julien, ” A chaque tentative de s’ouvrir au commerce pour pouvoir s’enrichir, le pays tournait à l’exploitation par les puissances étrangères”. Le Sultan Hassan 1er a certes entrepris des efforts pour sortir le pays de cette situation de dépendance en remettant en question le régime de protection qui avait été imposé au pays en 1767, accordant aux étrangers et à quelques nationaux des droits et des privilèges abusifs d’ordre législatif, judiciaire, fiscal et administratif, mais l’opposition à ce droit de protection, soutenue par l’Angleterre, avait fini par céder devant le soutien énergique de la France, qui avait réussi à obtenir une caution internationale en faveur de son maintien. Cette situation paradoxale nous amène à examiner l’état dans lequel se trouvait le Maroc avant le Protectorat.

L’examen de la situation précoloniale, qui a coincidé avec la première décennie de la vie de l’auteur, sera envisagé sur un triple plan: social. institutionnel et évènementiel.

  • Sur le plan social,
  • la population du Maroc comptait à l’époque une grande majorité de nationaux dont la vie était réglée à celle des produits de l’agriculture. Le jeune Abderrahman qui s’intéressait déjà aux questions sociales, entendait autour de lui que le monde rural était exposé à de fréquentes périodes de sécheresse qui provoquaient des crises graves de famine et de chômage endémique. Il savait que la principale production agricole était constituée de céréales et, dans les plaines côtières, de cultures maraîchères. Mais, il retenait des discussions, qui se déroulaient en sa présence, que la commercialisation laissait beaucoup à désirer, étant donné le manque de débouchés et la très faible quantité de produits agricoles mise en vente , ce qui se traduisait par une énorme disparité des prix d’une région à l’autre. Il ne manquait pas de constater que, dans les centres urbains, la plus importante activité économique reposait sur l’industrie artisanale qui revêtait deux formes: une forme traditionnelle fondée sur une production limitée dans de petits ateliers familiaux et une forme qui consistait à fabriquer, à des fins commerciales, et donc en plus grande quantité, des objets de consommation courante à base de cuir, de métaux, de bois, de produits vestimentaires ou alimentaires et d’autres menus objets. Cette production artisanale, qui répondait à des besoins domestiques, avait de grandes difficultés à trouver des débouchés pour prétendre acquérir à son profit une part du marché extéieur.

    Les villes de Fès et de Marrakech développaient à ses yeux l’essentiel de l’activité économique marocaine, où la structure traditionnelle était prédominante. Elles abritaient de véritables ateliers tenus par des patrons chevronnés, où travaillaient plusieurs artisans répartis, selon leurs spécialités, dans des corporations supervisées par un Amin, responsable des structures financières et vérifiées par un Mohtaseb, en qualité de contrôleur financier. Il voyait en ces deux centres urbains, qui ne comptaient pas moins de 100.000 habitants chacun, des plaques tournantes pour la commercialisation et la diffusion de produits nationaux avant de devenir progressivement des débouchés pour les produits manufacturés importés de l’étranger et destinés à être vendus à bien meilleur prix que les produits de l’artisanat local.

    Il ne doutait guère que les grandes villes, comme celles que nous venons de citer, étaient le centre privilégié où s’implantaient les fameuses demeures bourgeoises, héritières du style andalou, où toutes les pièces étaient tournées vers un vaste patio et étaient soutenues par des colonnes rehaussées par “une ornementation raffinée à base d’arabesques, de plâtre et de bois sculpté” et offrant aux différentes pièces de séjour une vue qui donnait sur un jardin fleuri et arrosé en permanence par les eaux qui jaillissaient de la traditionnelle fontaine du milieu.

    Dans un essai d’analyse consigné parmi les écrits laissés par l’auteur en marge de sa production poétique, il s’est livré à une description détaillée du régime monarchique marocain, afin de mettre en relief les prérogatives exorbitantes du Sultan et la répartition des pouvoirs qu’il délèguait à son Grand Vizir et aux membres de son Gouvernement.

    Le but de cette fresque historique est de permettre aux constitutionnalistes de comparer l’état de notre institution monarchique d’avant le Protectorat à l’organisation du pouvoir au lendemain de la promulgation du Traîté de Fès et de souligner les différences les plus frappantes avec les méthodes d’organisation et de fonctionnement des institutions de la III ème République en France.

  • En ce qui concerne l’organisation du pouvoir
  • “Avant l’instauration du Protectorat français au Maroc”, relève-t-on dans cet écrit, “notre contrée était régie par un Sultan assisté de gouverneurs qui exerçaient les fonctions exécutives qui leur étaient dévolues dans les différents domaines de l’activité publique. En tant qu’Etat musulman, le Maroc puisait les sources de ses décisions judiciaires et administratives dans les principes fondamentaux de la plus pure tradition islamique”.

    Le document précité a, par ailleurs, mis l’accent sur le fait que, “contrairement aux institutions monarchiques européennes qui respectaient pour la plupart d’entre elles, le principe de la séparation des pouvoirs, le Sultan était investi au Maroc du pouvoir législatif et était ainsi un monarque quasi absolu dans ce pays où tous les habitants, qu’ils fussent de confession juive ou musulmane, étaient réputés être ses sujets”.

    Et d’ajouter: “Il avait à sa disposition une entité exécutive, appelée le Makhzen, qui regroupait un nombre important de chargés de mission et de leurs assistants”.

    L’auteur entendait partout autour de lui que le Maroc disposait d’institutions dérisoires et que le pouvoir y était détenu par des hommes incompétents et un makhzen qui conduisait le pays à la ruine. L’Etat marocain était régi par le Sultan Moulay Abdelaziz qui avait à peine treize ans lorsqu’il était appelé à succéder à son père en 1894. Il était assisté d’un chambellan, Ahmed Benmoussa, qui avait entre les mains toutes les rênes du pouvoir.

    L’étude à laquelle s’est livré notre auteur n’a pas manqué de signaler que “Dar El Makhzen désignait l’enceinte du Palais qui abritait les membres de la famille royale ainsi qu’une nombreuse domesticité, mais que c’était aussi le lieu où siégeaient les “diwans” connus sous le nom de “bniqats”, ou petites boutiques destinées à être occupées chacune par un personnage qui jouissait d’une certaine notoriété dans le domaine d’activité où il était appelé à exercer ses fonctions.

    Elle nous renseigne en outre sur les interventions des hommes de corvée chargés de veiller à l’exécution des directives du Sultan et de diffuser les ordres du gouvernement. Ces hommes de corvée étaient divisés en deux catégories:

    • Les responsables du Trésor public:

      Cette catégorie de commis de l’Etat comprenait les ministres et les secrétaires d’ Etat qui demeuraient constamment auprès du Sultan, sans jamais le quitter, ni pendant son séjour au palais ni au cours de ses voyages. En d’autres termes, c’étaient les véritables détenteurs du pouvoir du gouvernement que dirigeait le Grand Vizir.

    • Les préposés au service exclusif du Sultan:

      Cette seconde catégorie comprenait les serviteurs chargés d’assurer l’exécution des affaires personnelles du Sultan et de veiller à la surveillance du palais.

    S’agissant du Gouvernement proprement dit, l’étude nous confirme qu’il était composé de cinq ministres placés sous l’autorité du Grand Vizir et que l’accent a été mis sur le fait que celui-ci jouait au sein du Gouvernement un rôle prépondérant, à l’instar du rôle assigné au Président du Conseil sous la Troisième République en France. Sa mission consistait à contrôler les activités des ministres et du corps judiciaire aussi bien dans les agglomérations urbaines que dans les régions rurales. Il devait par conséquent être au courant des principes de la loi coranique afin d’éviter que les décisions judiciaires fondées sur le droit commun ne soient incompatibles avec la lettre et l’esprit du droit musulman.

    Une telle autorité est un héritage de l’ère andalouse où le chef de l’exécutif exerçait les fonctions de Président du Conseil des Ministres et celle de l’autorité investie du droit de réponse. Il est secondé dans sa mission par plusieurs assistants, qui sont à fois ses conseillers et ses partisans. Parmi ceux-ci, le premier d’entre eux qui remplit les fonctions de directeur de cabinet, est parfois appelé Ministre par Délégation.

    L’auteur nous a renseignés que le Gouvernement était composé de ministres au nombre de cinq :

    • Wazir Albahr, ou ministre de la mer :

      il remplissait les fonctions de promoteur du commerce maritime et était chargé de la communication et de la politique extérieure. C’était lui qui, en fait, exerçait les fonctions de Ministre des Affaires Etrangères.

    • Wazir Al Harb, ou ministre de la guerre,

      chargé de défendre l’integrité du territoire

    • Amine Al Oumana :

      chargé de la gestion des Finances publiques. Il était ainsi appelé car il était considéré comme un homme d’une grande intégrité et passait pour le plus loyal des loyaux serviteurs de l’Etat.

    • wazir Chikayat, ou ministre des Plaintes:

      il était chargé d’étudier les recours pour excès de pouvoirs intentés par les sujets du Sultan à l’encontre des gouvernants ou des autorités administratives.

    • Al Allaf , ou ministre des Approvisionnements:

      il était chargé d’assurer l’entretien des soldats et le ravitaillement des troupes.

    Dans le projet de Constitution de 1908, qui n’a malheureusement pas pu voir le jour, il a été suggéré de remplacer cette constellation par de nouvelles structures comprenant:

    • le Grand Vizir :

      nommé par le Sultan avec le pouvoir de choisir lui-même ses cinq vizirs, quitte à présenter leur candidature au Conseil Consultatif avant d’en faire approuver la nomination par le Sultan.

      Ces ministres sont:

      • le ministre de la guerre
      • le ministre des Finances
      • le ministre de la marine
      • le ministre des Affaires Etrangères
      • Le ministre des Plaintes
    • Charges de cour autres que charges d’Etat:

      Le Hajib,ou chambellan:
      Il remplissait les fonctions de chef des services intérieurs du Palais. Il procèdait à l’ordonnancement des dépenses de la cour et était en contact permanent avec le Sultan.

      Le Caid El méchouar :
      C’était le chef des services extérieurs du Palais. Il remplissait l’office de maître des cérémonies et introduisait auprès du Souverain les caids ayant obtenu le privilège d’être reçus en audience.

    Les réunions auxquelles participait régulièrement la classe intellectuelle au domicile de son père, donnaient l’occasion au jeune Abderrahman de comprendre les soucis de la génération de ses aînés qui faisaient remonter les origines de la crise que traversait le Maroc en ce début du siècle, à une série d’évènements qui avaient bouleversé le pays depuis la débâcle de la bataille d’Isly en 1844, lorsque le Sultan sidi Mohammed , affaibli par les pertes que le pays avait subies, a dû se résigner à accepter les conditions qui lui étaient imposées par le Traîté de Lalla Maghnia du 18 mars 1845, fixant le tracé des frontières algéro-marocaines dictées par la puissance conquérante et recpnnaissant à celle-ci l’exercice d’un droit de suite destiné à lui faciliter l’accomplissement de l’oeuvre dite de pacification en Algérie.

    Lorsqu’il a commencé à se poser des questions sur les raisons de la dégradation politique et l’effondrement économique et financier dont souffrait le Maroc, il s’est vite rendu compte que le processus de régression remontait bien avant le milieu du XIXème siècle, lorsque la face du monde avait changé avec la révolution industrielle et l’accès du monde occidental à une rapide croissance économique pendant que notre pays continuait de se soumettre aux soubresauts de l’instabilité du pouvoir qui menait une absurde politique autarcique. Cherchant à dater le commencement du processus de régression, il s’est trouvé en présence de la thèse que soutenaient la plupart des historiens, relayés en cela par des chercheurs universitaires, qui estimaient que l’occupation de l’Algérie en 1830 ” avait plongé le Maroc dans une sorte de purgatoire”, ajoutant que c’était “l’année où le compte à rebours devant aboutir à un Protectorat en bonne et due forme était enclenché”.

  • Principaux évènements de l’ère précoloniale
  • Le pays a connu pendant cette période au moins une vingtaine de règnes et était coupé en deux parties bien distinctes l’une de l’autre: le bled Makhzen, soumis à l’autorité du Sultan, et le bled Siba, où étaient disséminées des tribus dissidentes.
    Ajoutons à l’anarchie règnante la débacle du système financier qui a conduit le pays à l’asphyxie générale. Les impôts étaient très inéquitablement répartis. Certaines catégories de la population en étaient même totalement exonérés, si bien que c’était pratiquement les pauvres qui payaient pour les riches.

    Si les historiens s’accordent sur l’importance symbôlique de l’année 1830, Abdallah Laroui estime, pour sa part, que “l’Etat Marocain a cessé d’exister à partir de 1880″, i.e. au moment où la Conférence de Madrid a placé le Royaume sous contrôle international. Mais. il me semble plus logique de retenir l’année 1844, lorsque le Maroc s’est effondré au lendemain de la bataille d’Isly et ne pouvait plus vivre sans avoir recours aux prêts qui lui étaient consentis à des taux usuraires par les grandes banques européennes.
    En principe, l’occupation du pays aurait pu intervenir au lendemain même de la déroute d’Isly. Mais, elle n’a été retardée qu’en raison du contexte international où plusieurs pays occidentaux se disputaient le gâteau marocain. La signature du Traîté de Lalla Maghnia en 1845 a contraint le Maroc de reconnaître le tracé de ses frontières avec l’Algérie telles qu’elles ont été fixées par les forces d’occupation qui n’ont pas manqué d’annexer, au passage, une partie du territoire oriental pour le rattacher à leurs conquêtes algériennes.

    Déjà exsangue et n’étant plus maître de sa destinée, le Maroc devait en 1851 faire face au fléau de la famine , suivi du bombardement de Salé au motif où, semble-t-il, deux vaisseaux chargés de blé, battant pavillon français, auraient été pillés pendant qu’ils mouillaient au port de la ville. Quelques années plus tard, c’était la bataille de Tétouan que le Sultan Mohammed IV a perdue et a mis plus de deux ans à rassembler le tribut exigé par ses vainqueurs espagnols. En 1880, le Sultan n’avait d’autre choix que de ratifier les accords de la Conférence de Madrid sur les privilèges capitulaires dont devaient bénéfier certains étrangers au Maroc. En 1902, le Comptoir National d’Escompte à Paris prend en mains le système financier du Royaume

    Abderrahman venait à peine de clore ses cinq premières années qu’un Traîté scellant le devenir du Maroc a été conclu par les pays participants à la Conférence d’Algésiras, mettant les principaux ports marocains sous le contrôle de la France et de l’Espagne et leur accordant le droit d’intervenir dans les affaires de notre pays. Malgré son très jeune âge, il s’est senti solidaire des émeutes qui ont éclaté dans les grandes villes pour marquer le rejet du traîté et réclamer le respect de la souveraineté du Maroc et l’inviolabilité de son intégrité territoriale.
    Un an plus tard, la profanation d’un cimetière marocain lors de travaux dans un chantier du port a eu pour conséquence l’éclatement d’une nouvelle flambée de violences qui s’est soldée, sur le plan militaire, par le bombardement de la ville de Casablanca et l’occupation de la Chaouiya par les troupes d’intervention françaises et, sur le plan de l’exercice du pouvoir, par le remplacement du Sultan Moulay Abdelaziz par son frère Moulay Abdelhafid.
    En 1911, l’Espagne s’est installée dans le Rif, pendant que les Français investissaient Fès, Meknès et Rabat en attendant l’établissement d’un Traîté de Protectorat en bonne et due forme qu’ils envisageaient de faire avaliser par le Sultan qui a dû le signer à Fès le 30 mars 1912.

    Tels sont les principaux évènements qui ont jalonné l’histoire précoloniale de ce pays et au milieu desquels le poète a vécu une partie de son enfance, ce qui lui a permis d’assister aux dernières péripéties de l’implantation du Protectorat Français au Maroc.