A l’occasion de la parution du Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji, la revue de langue arabe “la culture marocaine” a publié dans le 4ème No de sa première année, daté de Nov.-Déc. 1991, une étude de Dr Mohammed Zniber, professeur d’histoire à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines à Rabat, dont ci-dessous le texte intégral:
De quoi vit le vrai poète? Avec sa poésie. Tu pourras me dire qu’il vit, comme tout être humain, de nourriture, d’eau et d’air, qu’il doit dormir au moment de dormir et se réveiller quand il faut se réveiller et qu’il travaille pour gagner son pain quotidien. Je te réponds que ce que tu dis est juste dans la mesure où nous prenons en considération les apparences qui sont souvent trompeuses. Tout ce que tu viens de mentionner fait partie des besoins biologiques auxquels le poète ne fait guère attention et ne pense même pas. Il estime qu’il ne commence à vivre qu’après avoir ouvert la porte qui demeure fermée devant beaucoup d’autres gens, celle du monde poétique qu’il affectionne en permanence. Il n’est conscient de son existence que s’il a accès au monde de la rime et de l’harmonie et est comme le rossignol qui ne goûte les délices de la vie que quand il saute d’un arbre à un autre, d’une branche à une autre, gazouillant et chantant des airs dans une langue que ceux qui la connaissent disent que c’est là une langue poétique pure.
Mais, le poète mène une autre vie après sa mort. C’est la vie qu’il a introduite dans sa production poétique et qui a gardé intacts les battements de son coeur, dans l’harmonie de leurs mouvements rythmiques, et conservé la chaleur de l’être vivant qu’il était, dans la magie du verbe et les images véhiculées par le processus d’écriture et les choix du style expressif.
Le poète nous invite toujours au dialogue, comme s’il était présent parmi nous. Il nous entretient du ciel et de la terre, de la nature et de l’amour, de la lutte pour survivre et du rêve et de bien d’autres choses encore. Nous partageons ses sentiments malgré le nombre d’années qui nous séparent. Ainsi, Homère a vécu il y a trente siècles et nous lisons toujours ses poèmes comme si nous faisions partie du cercle qui l’entoure. Nous lisons les poèmes d’Al Moutanabbi, et nous nous laissons ensorceler par le style langagier et la chaleur des vers qui nous réveille de notre léthargie comme si elle émanait des braises ardentes de la vie.
J’ai maintenant un autre exemple d’un poète contemporain qui a vécu près de nous. Les gens de Salé et a fortiori ceux qui l’ont fréquenté parlaient de lui comme d’un poète d’un talent exceptionnel et récitaient deux ou trois vers de sa création à titre d’exemple, faisaient l’éloge de son art poétique. Nous acceptions par courtoisie leur élan d’enthousiasme devant le génie créateur de ce poète, mais nous étions loin d’être convaincus et ce, pour l’unique raison que nous n’avions jamais eu l’occasion d’écouter ou de lire un nombre suffisant de ses poèmes pour nous permettre d’émettre un jugement de valeur sur la conception poétique de cet auteur.
J’ai connu notre poète en tant que maître enseignant d’arabe. Je l’ai vu pendant que j’étais encore tout petit, ayant à peine atteint l’âge de 8 ans. Il est entré pour la première fois dans notre classe à l’Ecole des Fils de Notables de Salé, une règle à la main. Il était habillé d’une Djellaba et portait un tarbouche rouge foncé sur la tête.Il avait les traits d’un homme sérieux, voire sévère, comme s’il était venu pour nous punir.
Les élèves, tous en bas âge, avaient pris peur. Un silence de mort règnait dans la salle où personne n’osait bouger ni faire le moindre geste.
Puis, le nouveau maître s’est mis à nous donner des ordres comme si nous étions dans une école militaire : “Faites attention – Regardez le tableau – Ouvrez vos cahiers – Ecrivez la date d’aujourd’hui – ”
Nous l’écoutions et exécutions ses ordres d’une manière quasi automatique. Et c’est ainsi que nous allions le voir tous les jours, portant le même habit traditionnel, l’air sérieux mais abordant ses cours avec beaucoup d’enthousiasme, Nous avons rarement vu sur son visage le soupçon d’un sourire, pas plus que nous n’avons remarqué dans son comportement une tendance à transiger avec son devoir. Nous avions passé sous son autorité à peine 2 ans, mais nous avions appris toutes les règles de base de la langue arabe, grammaire et conjugaison comprises. Nous pouvions également prendre n’importe quel texte du livre de lecture et le lire avec une grande facilité d’élocution. en ne commettant que très peu de fautes.
Quand il voyait parmi nous des éléments qui n’étaient pas du niveau de la classe, il n’avait aucune pitié pour eux et les gardaient toujours en vue. Ou bien ils faisaient l’effort nécessaire pour rattraper leur retard, ou il perdait tout espoir de les aider à s’améliorer et évitait faute de mieux de les importuner en attendant qu’ils s’éclipseraient d’eux-mêmes un jour de la classe sur la pointe des pieds, de façon à ce qu’il ne donne plus l’impression de les éduquer contre leur gré. Oui, nous le craignions et redoutions ses violents accès de colère, mais nous avons fini par l’aimer et lui réserver dans notre coeur à la fois du respect et de l’admiration.
Un jour, pendant la saison du printemps, il nous a organisé une sortie aux jardins potagers du quartier “Oulja” à Salé, non loin du fleuve du Bouregreg. Chacun de nous a apporté une contribution financière pour couvrir les frais de l’organisation matérielle. C’était pour nous l’occasion de découvrir la beauté de la nature et de connaître la périphérie de la ville. En arrivant à l’endroit choisi pour notre sortie, nous y sommes entrés dans une sorte de lieu de vacances comprenant des pièces et des espaces communs donnant sur une sorte de piscine autour de laquelle tournait une noria. L’endroit était meublé avec goût et garni de bibelots et autres objets de valeur.
J’ai alors découvert en notre maître un autre homme, un homme resté pendant plus de deux ans derrière un voile qui le dissimulait. Je l’ai vu pour la première fois arborer un beau sourire, voire rire à pleines dents et nous engager dans des discussions à bâtons rompus sur différents sujets se rapportant aux problèmes de la vie quotidienne et loin des études linguistiques et grammaticales. Je me rappelle qu’il nous a proposé de jouer aux cartes et a groupé autour de lui les élèves les plus âgés pour former le tour de table pour jouer une partie de ce qu’on désignait sous le nom de “Tijari” (jeu commercial) . Quant à nous, les jeunes, nous assistions de loin et observions les réactions de notre maître qui, tantôt montrait une grande joie quand il avait une main gagnante, tantôt s’assombrissait quand les cartes qu’on lui servait étaient d’un rang inférieur et ne lui laissaient espérer aucun gain.
Mais, en tout état de cause, il était heureux de se trouver au milieu d’un groupe de ses élèves, ayant atteint le but qu’il recherchait, à savoir, outre les matières prévues au programme des cours qu’il leur enseignait, il voulait leur aoorendre à aimer et apprécier la nature et découvrir par eux-mêmes les splendeurs de la vie. C’est là que j’ai commencé à découvrir en lui le poète, ou plutôt à soupçonner que de telles qualités ne pouvaient se trouver réunies que chez un poète, quand bien même mon âge à cette époque ne me permettait guère de savoir ce qu’était la poésie au sens intellectuel du mot, mais je m’approchais de ce sens avec une intuition quasi inconsciente.
Lorsque j’ai atteint le milieu de ma deuxième décade, que je suis devenu plus conscient du monde qui m’entourait et me mettais à m’intéresser à la lecture, en avalant tous les ouvrages littéraires qui se trouvaient à portée de ma main, je commençais à entendre autour de moi parler d’un maître comme poète et homme de lettres. A ce moment, je l’avais perdu de vue depuis des années, ou plus exactement depuis que j’ai quitté l’Ecole des Fils de Notables de Salé pour aller m’inscrire au lycée Gouraut à Rabat, où l’enseignement était limité à la langue française et à quelques bribes de la langue anglaise. Malgré celà, la graine que le maître, ainsi que mon père, avaient semée dans mon esprit, la graine de la langue arabe, non seulement est restée vivante, mais a germé et s’est mise à croître en se développant en permanence. Je menais donc une vie en compagnie de la langue française, compte tenu du système d’enseignement qui imposait la langue de l’occupant en tant que langue d’études dans les écoles publiques, et une autre vie en compagnie de la langue arabe, pour laquelle j’avais une prédilection naturelle et m’y sentais attiré en toute liberté. Le mobile qui m’y incitait était la fibre patriotique qui prenait de plus en plus d’ampleur dans le milieu auquel j’appartenais.
Des échos me parvenaient au sujet de mon maître dont les représentants de la classe intellectuelle s’accordaient à louer les qualités d’un poète hors pair. Pour ma part, je n’ai malheureusement pas eu le privilège de lire tout ou partie de sa production poétique, à l’exception de ce qui en avait été imprimé ici ou là et qui n’en représentait qu’une très infime partie. Puis, les années se sont vite écoulées et le hasard a voulu que j’ai moi-même été rangé au sein du corps enseignant au Collège Moulay Youssef à Rabat au début des années cinquante. Je me suis ainsi trouvé en face de mon ancien maître occupant une fonction qui me plaçait dans une situation d’égal à égal avec lui. Mais, malgré celà, j’ai continué de me comporter à son égard comme si j’étais encore son élève. Ce n’était nullement par respect et souci de civilités que j’ai tenu à lui devoir les déférences qu’il méritait. Ce faisant, je sentais au contraire au plus profond de moi-même que j’étais heureux de m’adresser à lui en tant qu’élève qui reconnaissait devoir ce qu’il avait appris grâce aux cours magistraux de son ancien maître d’arabe.
Et c’est ainsi que nous sommes devenus des amis. Nous sortions ensemble du Collège et allions à pied jusqu’à Salé. Nous prenions une barque pour traverser le Bouregreg. Nos maisons à Salé se trouvaient à six kilomètres du Collège. Mais nous n’y ressentions qu’une fatigue accablante, car notre poète était comme une bibliothèque ambulante; il avait la coupe pleine d’anecdotes et était toujours inspiré par des réminiscences littéraires émaillées de poèmes et de mots d’esprit.
Lorsque nous nous sentions malgré tout un peu fatigués, nous nous mettions à la terrasse d’un café. Abderrahman ouvrait alors son cartable pour en sortir un papier ou deux où il avait rédigé le dernier cri de ses poèmes, qu’il me présentait comme un plat chaud et appétissant comme s’il venait à peine de sortir du four. Quelqurfois, je l’accompagnais à son domicile. Nous montions aussitôt l’escalier qui conduisait à sa grande bibliothèque. J’étais chaque fois impressionné de voir combien elle regorgeait de livres qui me paraissaient comme les vagues d’un océan où se trouvaient ballottés des ouvrages de littérature et d’autres sciences humaines. Je m’imaginais qu’il avait dû consacrer à cette bibliothèque un budget énorme, qui ne devait pas être loin de la totalité de ses ressources, depuis le traitement qui lui était dû en qualité d’enseignant jusqu’au soutien financier de son père qui était un homme aisé. Il ressentait beaucoup de fierté et une grande délectation quand il parcourait ses rayons en s’imaginant que les sciences et les lettres du monde entier et même de l’au-delà se trouvaient réunies dans ces rangées de livres. N’est-il pas l’auteur du poème intitulé “En compagnie des livres” où il a écrit:
Rien ne vaut dans la vie la compagnie d’un livre;
Il est la bouteille dont le nectar enivre.
l’univers tout entier est d’écrits émaillé,
Incitant le lecteur à s’y émerveiller.
Il donne des conseils, n’attend rien en retour,
Rehausse les esprits svec ses beaux atours.
Il nettoie l’eau des souillures qu’elle charrie,
l’épure des déchets qui l’ont ainsi pourrie.
Il vous indique les secrets de l’univers,
Ses perturbations, ses avers et ses revers.
Demandez-lui de vous dévoiler ses secrets,
Il vous montrera la voie sans voile d’apprêt,
Vous révèlera la vérité toute nue,
Par référence aux textes d’un fief ingénu.
Vous y verrez un flot de propos de sagesse,
Ainsi que des conseils vantant la hardiesse.
Il est vrai que notre poète était un homme sociable qui appréciait l’amitié et aimait s’entourer de cercles d’amis . Mais, à l’instar d’Al Moutanabbi, il était convaincu que “le meilleur compagnon dans la vie est le livre”. J’écoutais ses poèmes avec beaucoup d’intérêt, mais pour dire vrai, j’étais beaucoup plus captivé par son écrasante personnalité, attiré par ses causeries spontanées qui trouvaient un écho retentissant dans mon coeur, persuadé que j’étais que dans un proche avenir je pourrai prendre connaissance de sa production poétique intégrale lorsqu’il la donnera à l’impression et que je pourrai la lire à tête reposée et y consacrer le maximum d’attention.
Puis, il a été atteint d’une maladie incurable, et puis c’était la mort. Abderrahman est enseveli dans son cercueil. Avec lui est parti tout un monde avec ses vacarmes, ses rires, sa beauté et ses sarcasmes. Seule est restée sa poésie, et c’était le meilleur héritage qu’il a pu laisser à ses enfants, à ses compatriotes et à tous ceux qui ont eu recours à la langue arabe comme instrument de communication.
Mais qu’est-elle devenue cette poésie qu’il considérait comme la raison même de son existence, qui le faisait vivre et avec laquelle il vivait? Il l’a laissée éparpillée sur de petits morceaux de papier et quelques cahiers sur lesquels il a pris soin de retranscrire certains poèmes après les avoir revus et corrigés. Lorsque j’ai vu cette paperasse au lendemain de sa disparition, j’ai perdu tout espoir de reconstituer les poèmes à partir des textes manuscrits présentés dans un ordre chaotique pour les remettre en ordre, y apporter les corrections d’usage et les regrouper soit d’une manière thématique ou, à tout le moins, selon une classification alphabétique., avant de remettre le recueil de poèmes a l’imprimeur pour sa première édition. Le manuscrit, ou plutôt la liasse de papiers épars où le défunt consignait ses poèmes au fur et à mesure qu’ils lui étaient dictés par l’inspiration du moment, ont été jalousement gardés par les membres de sa famille pendant près d’un quart de siècle.
J’ai amèrement regretté de ne leur avoir pas accordé l’intérêt qu’ils méritaient lorsque l’auteur lui-même me proposait cette tâche au cours des réunions qu’il organisait chez lui dans un esprit de fraternité et de sérénité. Fort heureusement, mes regrets se sont dissipés car le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji a fini par voir le jour cette année, comprenant une partie des poèmes qui ont échappé aux caprices du temps. A première vue, j’ai fait un retour en arrière pour accompagner l’auteur depuis le début de sa carrière poétique et la première chose qui m’a fasciné était son souci de la vérité comme il l’exprime dans un poème qu’il avait intitulé “le caractère sacré de la vérité” d’où nous extrayons les vers suivants:
La vérité inviolable est sans limites,
Derrière lesquelles tous les tyrans s’agitent.
Mais quand la fraude et le doute la travestissent,
Pour moi elle reste claire et n’est point factice.
Si sur son chemin il voit se dresser un mur
D’orgueil, il l’abattra comme une force obscure
Par une plume qui dévoile l’inconnu
Et le décrit sous son aspect réel tout nu.
Si à nos enfants nous n’apprenons pas à bien
Se conduire, nous en ferons de vils vauriens,
Subirons le fiel de leur désobéissance
Et serons la cible des torts en permanence.
Nous nous posons la question de savoir si nous ne sommes pas en face d’un poème d’Al maarri ou de Rousafi ou d’Al Akkad, à en juger par les idées, les propos de sagesse qui y sont brossés ainsi que par la prédiction du conflit des générations qui allait opposer pères et fils au sujet de leur vision respective de la vérité et du respect qui lui était dû.
Après avoir parcouru plusieurs poèmes, nous en avons déduit que la fidélité du poète à la vérité a comtribué à former sa personnalité et à nourrir sa sensibilité et son inspiration poétique. Voici du reste ce qu’il a écrit à ce sujet dans un poème intitulé “l’appel du devoir” :
A l’appel du devoir on répond de tout coeur;
L’on s’exécute avec plaisir et sans rancoeur.
Mais si votre état de santé vous l’interdit,
La plume sera là pour lever l’interdit.
Elle répond toujours “présent” quand il le faut,
Comme un ambassadeur jamais pris en défaut.
Tu n’as qu’à l’inciter à faire son devoir,
Pour être satisfait de l’avoir fait valoir.
Ainsi, nous voyons que le concept de vérité revient souvent dans ses poèmes comme un leit motiv qui lui rappelle qu’il vit dans un milieu social où la notion de la vérité est rarement mise en valeur à l’inverse du mensonge et de l’imposture. Voyons comment il tourne en dérision l’état de stupidité dans lequel une nation risque de s’engloutir. en lisant ces quelques vers extraits de son poème “la nation et les ignorants” :
Un pays dominé par un tas d’ignorants
Est comme un mort noyé ou un phantome errant.
Il ne trouve chez lui aucun homme d’esprit
Ayant le courage d’agir sans parti pris.
Le propre de chacun est de s’y montrer fier,
S’habillant, se parant, cherchant ainsi à plaire,
A se remplir le ventre avec les mets d’autrui,
Sans avoir honte d’agir comme un malappris.
Que Dieu fasse ainsi que disparaissent les traces
de l’usure imposée par l’épervier rapace.
Mais cette réalité qu’il ne cesse de louer et à laquelle il s’accroche est-elle unanimement appréciée par la communauté des hommes? L’auteur nous donne une réponse à cette
question dans un poème intitulé “l’air du temps” :
Toute ère historique a des traits bien spécifiques;
La nôtre est ravagée par d’infamies maléfiques.
On prétend y faire un grand nombre de réformes
Pour veiller au respect des valeurs et des normes.
Exposer tous ses torts à la jeunesse en face,
Sans remettre en question ses dons d’esprit pugnace,
Ne permet guère de combattre ses souillures
Au profit du seul bien souverain qui perdure.
L’homme se croit exempt de toute impunité
A vouloir conquérir l’espace convoité.
Il a fait ce constat pour le moins insolite
De n’avoir rien à craindre de quitter son orbite.
Afin de découvrir le fin fond des secrets
Que cache l’univers dans ses nombreux apprêts.
De nos jours, l’homme exhibe une très grande audace
En voulant affronter l’inconnu de l’espace.
Ainsi, notre poète a exprimé des doutes sur l’honnêteté de ceux qui prétendent donner des conseils ou prodiguer des principes de moralité. Il s’appuie pour celà sur l’expérience qu’il a vécue dans sa vie en fréquentant des hommes qui appartiennent à différentes catégories sociales qui se parent avec l’habit de la vertu, donnent l’air d’être dignes et d’avoir le sens de l’honneur alors qu’ils sont constamment tentés d’adopter des attitudes de bassesse et de lâcheté. Derrière ce doute, apparaissent au grand jour les principes et les valeurs morales. Dans la plupart de ses poèmes, il soumet aussi bien les gouvernants que les gouvernés à une critique acerbe dans tous les domaines où il constate une défaillance des uns ou des autres, tout comme il fait état de son profond attachement à la primauté du droit, dénonçant et fustigeant l’injustice, comme dans le poème qu’il a intitulé “le dépit des opprimés” d’où nous extrayons les vers suivants :
Laissons les opprimés crier tout leur dépit.
L’injustice ne leur a ménagé aucun répit.
Secoués de honte, ils se sentent humiliés,
Flétris dans leur honneur, voient leur bail résilié.
Ils sont entre les mains de hordes de tyrans,
Qui plantent dans leur chair leurs crocs tâchés de sang
Et font des promesses pour ainsi alléger
Les douleurs de leurs plaies où le sang s’est figé.
Mais ils voient que le mal continue d’empirer,
Devenir chronique, persister et durer.
La vie a renchéri, les privant de sommeil.
Ils restent bouche bée, à jeûn, comme à la veille.
Aux injustices se joignent les exactions
Qui les font pleurer et gémir d’un mal profond.
Le médecin qui tient à guérir son malade
Lui dit la vérité, bannit les propos fades.
L’inspiration créatrice du poète ne se limitait pas aux sujets sérieux qui passaient de la critique aux sentences morales, mais il prenait quelquefois des envols pour aborder des thèmes variés dans d’autres cieux plus cléments et plus intimes. Malgré son caractère sérieux et posé, il portait en lui une sentimentalité des plus ardentes qui lui faisait parcourir tous les aspects de la vie. C’est ainsi qu’il a fait l’éloge de l’amitié non pas en tant que relation banale où se manifeste un certain égoisme et où des intérêts et des ambitions se rencontrent, mais comme un lien qui unit entre les âmes et qui contribue à l’émergence d’une affection pure, désintéressée et loin de tout soupçon.
Il lui arrive souvent de sentir la force de cette liaison amicale quand il se plaint de la nostalgie en dehors de son pays.C’est ce qui lui est arrivé pendant qu’il était jeune, lorsque son père l’a envoyé à Londres pour en faire un homme d’affaires et l’engager à faire du commerce. Il n’avait pas d’autre choix que de se plier aux ordres de son père.
Mais il n’a trouvé chez lui aucune disposition pour s’adonner à une activité qui ne répondait pas à son tempérament. Aussi a-t-il vécu son séjour à Londres comme une corvée, comme il l’a décrit dans sa réponse à la lettre de son ami Hajoui, accompagnant un poème intitulé “les larmes du souvenir” qui commençait par ces vers:
Mon coeur est noyé de larmes du souvenir
Tombant comme la pluie, chargées de repentir.
Je les recueille comme autant de perles fines
Pour sertir la prose qu’en vers je te destine.
La flamme des vieux jours s’est encor allumée.
Oh! que c’est consternant de se voir abîmé.
Je me sens étreint par une profonde angoisse
Qui, sans lâcher prise, me harcèle et me froisse.
Jamais les caprices du sort n’ont eu raison
De mon esprit au point où j’y perds la raison
Pourquoi donc à présent ne suis-je pas en mesure
D’affronter un péril de bien moindre envergure?
Puis, il revient à la lettre de son ami pour en faire l’éloge dans les vers qui suivent :
Voilà que cet écrit rédigé avec goût,
D’un style très sobre, d’un arôme très doux,
M’est parvenu jusqu’à cette terre lointaine,
Chantant l’air de notre très ancienne rengaine.
Si un autre que moi l’eût bien approfondi,
Il eût été séduit et plus qu’abasourdi.
Mais en pénétrant tous les secrets qu’il contient,
Je ne puis cacher ni le sanglot qui m’étreint
Ni mon désir d’en finir avec la vie
Qui ne vaut guère la peine d’être subie.
Les larmes me voilent les yeux insomnieux
Et tracent sur mes joues des cours impétueux.
Comment mettre un terme aux larmes du souvenir,
Qui coulent sans tarir, refusant d’obéir.
Plus je blêmissais et plus je tremblais de rage,
Plus ma désolation grandissait davantage,
Mon drame malgré moi m’a pris dans mes entrailles,
Les serrant de ses doigts comme avec des tenailles.
Je ne comptais bien sûr pas au nombre de ceux
Dont l’esprit s’afflige et n’est jamais très heureux.
L’envie de revoir sa ville natale pendant qu’il poursuivait ses études à l’université de la Karaouiyine à Fès lui a dicté ces deux vers que nous avons placés sous le titre: “Ardent désir de revoir Salé” et où il a écrit:
Je t’appelle, oh! ma patrie, sans désemparer
J’ai hâte de te revoir de beaux atours parée.
Tout un chacun aspire à rencontrer les êtres
Perdus de vue quand dans sa retraîte il s’empêtre.
Il avait une grande considération pour l’amitié et il devait être mu par une chaleur humaine qui ne lui permettait guère de dissimuler son besoin de retour d’affection, puisque, même au plus fort de sa maladie, il pensait constamment à certains de ses amis qu’il souhaitait revoir et auxquels il écrivait. A titre d’exemple, nous reproduisons ci-dessous des extraits d’un poème intitulé: “A mon homonyme” que l’auteur a adressé à son ami le poète Abderrahman Doukkali, le fils du savant célèbre Cheikh Abou Chouaib Doukkali:
Mon homonyme et fils du maître vénéré
Fierté de cette terre et du ciel éthéré,
Savez-vous ce que votre ami a enduré
De malheurs emportant tout ce qu’il espérait.
Il était victime des caprices du temps.
Finis le jours heureux de l’éternel printemps!
Il a souffert l’enfer d’un mal inguérissable
Pouvant terrasser monts et cimes inviolables
Peut-il encor espérer quelque réconfort,
Remplir son coeur de joie par delà ses remords?
Il est dans une attente qui le rend fébrile,
N’en peut mais; sa patience ne tient qu’à un fil.
Le mal le garde alité comme dans un trou
Sans qu’aucun médecin n’en soit venu à bout.
Le poète a été atteint du diabète vers l’âge de trente ans. Il en a souffert. Tantôt il le combattait en respectant un régime des plus sévères, tantôt il se laissait aller, ce qui était pour lui une façon de se révolter contre l’état de misère dans lequel il se trouvait. Mais le mal ne l’a pas quitté. Au contraire, il allait de mal en pis et lui gâchait le restant de ses jours. Son état me rappelle celui de beaucoup de grands écrivains qui comptent parmi les sommités du monde littéraire, comme Marcel Proust dont l’asthme a conditionné l’existence et qui passait la plus grande partie de la journée au lit, à demi couché, condamné lui aussi à mener une vie de reclus. Il est mort jeune, à l’âge de 52 ans, ce qui ne l’a pas empêché de passer pour l’un des plus grands écrivains du siècle. On peut alors se demander s’il n’existe pas une relation de cause à effet entre la maladie et le génie. Ceci nous amène à citer un autre exemple, celui du poète tunisien Abou Alkassem Chabbi qui était atteint d’une maladie du coeur. Ecoutons notre poète décrire le mal qui le rongeait dans un poème qu’il a intitulé : “Quinte de toux d’un phtisique ou cri d’un être abandonné”:
Un malade condamné à rester soumis,
Oublié de tous, y compris de ses amis,
Ne rendant ni recevant aucune visite,
Comme si l’amitié lui était interdite,
Est le seul à devoir endurer son calvaire
Et du mal qui l’étreint à payer le salaire.
Coulant sur ses deux joues, les larmes de ses yeux
Semblent échapper de l’eau qui bout sur le feu.
Il a passé sa vie à fournir des efforts
Pour apprendre aux jeunes à redresser leurs torts,
Pour tout remerciement, ils l’ont tous ignoré,
Lui ont tourné le dos, ne l’ont plus vénéré.
Ils se sont servis de lui comme d’une voie
De passage aux plaisirs et aux boissons de choix.
A un somptueux train de vie immérité
Des incultes sculptés en bois non raboté.
Telle est l’ignoble conduite de la jeunesse.
Elle est toujours grisée, fait de fausses promesses,
Est en plein désarroi, troublée et perturbée.
Elle a des caprices où elle est embourbée.
Ce sont là des vers qui font un amalgame entre la consternation et la dérision et qui font état des changements moraux et psychologiques intervenus dans la société marocaine. Le poète se sent le coeur meurtri en constatant l’orgueil et l’arrogance qui caractérisent la jeunesse dont certains, et non des moindres, ont été ses élèves d’hier, qui se trouvent en partie détenteurs de l’autorité publique et se pavanent dans les allées du pouvoir et de la dignité, sans qu’ils fassent le moindre geste de sympathie à l’égard de leur maître condamné à rester au lit. C’est un sujet sur lequel le poète reviendra à maintes reprises dans son recueil. Ecoutons le petit poème qu’il a composé à ce sujet sous le titre “Qu’ai-je gagné de l’enseignement? ”
J’ai servi depuis longtemps dans l’enseignement
Et n’en ai recueilli que des désagréments.
Que d’élèves n’ai-je pas instruits et formés
Qui gouvernent un peuple de patience armé?
Ils ne disent pas un mot de bien de leur maître,
Changeant en mal le bien qu’il leur a fait connaître.
Mais ceci fait partie de la nature humaine,
Personne ne peut prétendre en extirper la graine.
C’est ainsi qu’on trouve rarement réunies
Chez eux loyauté et fidélité unies.
Il n’en demeure pas moins que notre poète, malgré la maladie, la confrontation avec l’ingratitude de ceux qui lui sont redevables de leur éducation et de leur formation et l’endurance des problèmes qu’il rencontre au quotidien – et Dieu sait s’ils sont nombreux – aimait la vie, avec la forte conviction qu’elle méritait d’etre vécue. Il lui subtilisait quelques heures , pas très nombreuses certes, mais assez précieuses pour lui permettre de découvrir son moi intime, débarrassé de toutes les entraves et de se retrouver ainsi en face de ses racines personnelles qui ont développé chez lui l’esprit d’une liberté pleine et entière qu’il n’hésitait pas à suivre les yeux fermés partout où elle voulait l’orienter. Il tire de cette tendance une attitude permissive qui l’incite à manifester une grande tolérance à l’égards de certains comportements non conformistes. Voici ce qu’il écrit à ce sujet dans un poème libertaire qu’il a intitulé L’avant-garde insurgée:
C’est nous les partisans férus d’insoumission,
Peu nous chaut que l’on nous taxe de rébellion.
Loin de nous les rites de la vie ascétique,
Sauf pour avoir droit à un pardon symbôlique.
Ceci est propre à tout jeune d’un certain âge,
Qui parcourt le cours d’eau effréné à la nage.
Est-il à blâmer d’être une mer agitée,
Déchaînée par les vents, houleuse et démontée?
Rares sont les moments où il reste paisible
Sous un ciel non chargé de nuages terribles.
En tant que libertin enclin à la débauche,
Ou vague se brisant sur l’éboulis de roches,
Il mange goulument et boit en abondance,
Sans prêter attention à ses extravagances.
Quand on le conseille d’éviter les bavures,
Il se croit méprisé et vous couvre d’injures.
Cette poésie peut être considérée comme un accent de révolte contre la bigoterie, la duplicité et l’hypocrisie, autant de défauts et de déviations dont souffrait et souffre encore notre société, au grand dam du public qui se voit gêné dans sa conduite et dans la jouissance de sa liberté. Mais, le poète revient sur ce qu’il a écrit, sollicite des excuses en sa faveur, demande de la compréhension pour le comportement de la jeunesse qui s’aventure dans les sentiers de la liberté et conseille de la traîter avec bienveillance sur le plan de l’éducation et des reproches qu’on pourait lui faire. C’est ce qu’il a essayé de développer dans la seconde partie de ce poème où il a notamment écrit:
Ne sois pas avec lui brutal outre mesure,
Celà provoquerait un tas d’éclaboussures.
Agis très prudemment, avec tact et doigté,
Seul moyen d’obtenir quelque complicité.
Sois comme un médecin qui traîte un mal chronique,
Et qui fait appel aux soins de la rhétorique;
Frêle est la jeunesse comme un verre fragile,
Qu’une ébréchure rend hors d’un usage utile.
Passée la fleur de l’âge, on a le repentir
De ce que la décence et la pudeur inspirent.
Ils sont à excuser pour tout ce qi’ils ont fait
Comme faits et gestes passant pour des méfaits.
Dieu sait que l’âge ingrat incite la jeunesse
A commettre bêtises et scélératesses
Et fait grâce au pécheur des fautes qu’il perpètre
Dès lors qu’il les renie et vient à se soumettre.
Son unique espoir est d’attendre Sa clémence;
C’est son seul réconfort. Tout le reste est patience.
En exprimant son attachement affectif pour la vie, il a proclamé tout haut son engouement pour la beauté et en a chanté l’amour dans ses poèmes Il est probable que ce fût ce côté bien précis de sa création poétique qui avait fasciné les premiers
critiques littéraires des années trente qui parlaient de lui avec étonnement et admiration, comme si un poète qui exprime un sentiment d’amour, surtout quand il s’agit d’un amour vécu est quelque chose qui provoque l’étonnement et la raillerie.
Dans ce poème, il éprouve une vive émotion, se plaint de sa situation, est en proie au désespoir. Mais dans le poème qui suit qu’il a intitulé “Leyla” , il nous fait assister à un dialogue entre l’amant et sa bien-aimée, dialogue qui ne manque pas de badinage. Le premier vers de ce poème est repris d’un texte chanté dans la musique andalouse :
…. Leyla:
Leyla, prescris-moi un remède à l’insomnie.
Viens me voir à l’aube, quand la nuit se ternit.
Je lui ai demandé: Fais-moi don d’un baiser.
Pour calmer ma passion. D’un air désabusé,
Dissimulant une pudeur qui la gênait,
Elle me dit: Que faire pour nous pardonner?
Le Livre Sacré ne l’a-t-il pas interdit,
Sauf pour le seul mari que le sort nous prédit?
L’amant et le mari vivent en harmonie
Sans que l’un ou l’autre se couvre d’infamie.
Un tel argument ne me convainc pas, dit-elle,
Tu n’es pas très prudent, à en faire de belles.
Embrasse-moi, lui ai-je dit, sans rechigner,
Je vais bientôt mourir. Mon arrêt est signé.
Elle me répondit: Pour crever de dépit,
Ne crains aucun danger d’aller de mal en pis.
Je me prépare, dis-je, pour un long voyage.
Et elle d’enchaîner: Sans retour, c’est plus sage.
Va où bon te semble. Mets fin à tes avances,
Ne sois pas possédé par autant d’insistance.
Je souffre, dis-je, d’une grave maladie.
Mon corps en est meurtri. Elle me répondit:
Prie Dieu pour guérir, c’est un voeu qui m’est cher.
Mais, pour te dire vrai, ainsi tu te pervers.
Comment peux-tu juger mon état de santé?
Il se lit sur tes traits que tu dis affectés.
Ces vers nous donnent une idée de l’état d’âme du poète et de sa vivacité d’esprit, puisqu’il part d’un dialogue qu’il a engagé avec sa bien-aimée en justifiant ses avances par une argumentation appropriée. Mais, les preuves auxquelles il a recours ont une portée immédiate, car chacun sait que les scènes amoureuses sont souvent constituées d’intrigues où trahir ou se laisser trahir sont monnaie courante. Nous est-il donc possible de suivre le poète dans toutes ses pérégrinations? Si nous devions nous ranger dans cette voie, nous nous engagerions sur une très longue route et nous nous trouverions devant un projet de livre comportant un nombre incalculable de pages. C’est que le poète a constamment été accompagné par sa création poétique dans laquelle se projetaient comme dans un miroir ses sautes d’humeur et sa manière d’être qui changeait pendant les différentes phases de sa vie et des étapes par lesquelles il est passé, à savoir l’amour, le laisser-aller et le libertinage innocent qui dominaient sa première jeunesse, l’amitié, la nostalgie et la beauté de la nature pendant la période de maturité. Mais, en prenant de l’âge, il s’est davantage intéressé aux problèmes d’ordre politique, économique et social.
En effet, la plus grande partie de ses poèmes, surtout vers la fin de savie, a été pour lui une sorte de registre où il consignait sa vision de l’ordre social qu’il analysait sous tous ses aspects, psychologique ou moral, culturel ou sociologique, le soumettant à une critique des plus sévères, le dénigrant quand il s’obstinait à ne rien faire pour sortir de l’état de régression dans lequel il ne cessait de patauger ou, quand il voyait se profiler à l’horizon un rai de lumière, lui prodiguant des conseils de nature à contribuer à améliorer les structures défaillantes de son état matériel et moral. La critique peut ainsi considérer sa poésie comme des écrits de combat et la classer parmi les poèmes de la littérature engagée., sauf que cet engagement ne se fonde sur aucune appartenance idéologique et n’est à la dévotion d’aucun parti politique.. Au contraire, il fustigeait les luttes partisanes et prônait l’intérêt que notre pays avait à promouvoir une gestion politique consensuelle dans le cadre de l’union nationale.
Nous le voyons tantôt prendre une attitude conservatrice comme celle qu’il a prise à l’égard de l’émancipation de la femme par exemple, tantôt adopter une position progressiste comme celle qu’il a défendue lors de la bataille constitutionnelle quand il défendait les libertés publiques et le principe sacro-saint de la séparation des pouvoirs et préconisait le retour à la démocratie avec l’instauration d’un régime de monarchie constitutionnelle. Sur ce plan, et sur bien d’autres, justice devra tôt ou tard lui être rendue en le sacrant “Poète des Droits de l’Homme”.
Ecoutons-le préconiser – et avec quel enthousiasme! – l’avènement de l’ère constitutionnelle au Maroc dans un pème intitulé “Appel au Roi pour nous doter d’une Constitution” où il a notamment écrit:
Tout peuple non doté d’une Constitution
S’engage dans la voie de la vraie perdition.
Marche longue est sa vie, pénible et chancelante,
Saccadée de faux pas, de plaintes désolantes,
Victime des excès de son gouvernement,
Il n’est mis à l’abri par aucun document
Le protégeant contre les excès de pouvoir
Et l’humiliation qu’il subit dans son terroir.
Les tyrans se servent du pouvoir répressif
Qui n’a ni contrepoids ni freins dissuasifs:
Pour puiser sans gêne dans les deniers publics
Sans se soucier d’un tel geste diabolique.
Puis, quelques vers plus loin, il enchaîne en louant les qualités du Roi disparu Mohammed V et en mettant l’accent sur les espoirs que nous devrions avoir sur la manière de règner de son successur Hassan II :
Qu’ils s’estiment heureux de jouir de la vie
Suivant les conseils du Prince dont tous envient
Les sacrifices pour le bien de la nation
En y faisant règner l’ordre et sceller l’union
Félicitons-nous du trône et de notre Roi
Auxquels notre pays rang et prestige doit.
Soyons fiers que c’est ce Prince qui nous gouverne,
Qui craint Dieu et devant son pouvoir se prosterne.
Et il termine la première partie de ce poème par la strophe suivante:
Héritier des secrets de son auguste Père,
Il choisit la voie sûre et la plus salutaire;
Des difficultés vient à bout avec courage,
Et pour y parvenir aucun soin ne ménage.
Dans un poème où il exprime son profond attachement à la liberté, il écrit sous le titre “Défense du droit” :
La défense du droit et de la dignité
De l’homme m’incite à chercher la vérité.
Ma vie durant, l’idée ne m’est jamais venue
De voiler dans la honte un secret de vertu.
Malheur à tous ceux que les gens pointent du doigt;
L’hypocrisie les livre à leur mauvaise foi.
Ils se complaisent à cacher la vérité,
Moyennant argent et biens qu’ils croient mériter
Pour mener un train de vie faste et somptueux
Et vivre dans l’excès de leurs spiritueux,
Puis l’auteur raconte les démêlés qu’il a eus avec certains de ses élèves qui ont cherché à l’indisposer dans sa liberté :
Mon parti-pris pour la vérité me condamne
A recevoir des coups répétés et infâmes
De détracteurs dont le mérite me revient
De les avoir formés et initiés au bien,
Mais ils ont ignoré que le maître a des droits
Sur tous les esprits qu’il a nourris autrefois
Et sauvés du chaos de la dépravation,
De l’incohérence et de l’état d’abjection.
Cette ignorance va chercher son origine
Dans mes dénonciations des luttes intestines
Auxquelles se livraient les partis politiques
Imbus de leur pouvoir, ignorant toute éthique.
Il est de notre devoir ici de bien comprendre la prise de position de notre poète pour ne pas porter à son égard un jugement injuste et complètement infondé au sujet de sa réprobation des partis politiques. Il ne faut pas perdre de vue qu’il appartenait à une génération qui a vu le jour au début du siècle et qu’il comptait parmi les pionniers du patriotisme au Maroc en étant l’un des premiers à avoir inauguré les geôles du Protectorat avant les années 20 et ce, parce qu’il a eu le courage de s’oppser à la nouvelle politique fiscale introduite par la puissance coloniale.. De plus, lorsqu’il a été nommé “Moudarrès” au cycle primaire, puis enseignant à part entière au cycle secondaire, beaucoup de grands patriotes des deux rives et de localités proches ou lointaines, ont suivi son enseignement et ont tous été imprègnés par son esprit patriotique, esprit qui ne l’a jamais quitté et qui lui a toujours inspiré toutes ses prises de position en faveur des revendications nationales.
Mais il se sentait mal à l’aise lorsque certains de ses élèves qui avaient l’esprit partisan, s’adressaient à lui comme s’il ne savait rien du nationalisme et qu’il avait besoin de recevoir quelques leçons dans ce domaine. En fait, ce genre d’affrontement qui devenait de plus en plus fréquent entre les gens de sa génération qui étaient habitués à respecter les règles de politesse et les traditions de bienséance , surtout s’agissant du respect dû au cheikh et au maître enseignant, et les jeunes de la génération venus après eux, pleins d’enthousiasme. d’ardeur et de zèle à défendre les idées et les prises de position nationalistes, mais qui ont probablement failli dans le style de communication et de discussion avec leur professeur. Mais Abderrahman qui avait une très forte sensibilité, s’est fait des idées sans fondement en exagérant l’impression qu’il a recueillie d’un tel comportement, quand bien même il savait que toute la classe des nationalistes
lui vouait l’estime et la considération qu’il méritait, le respectait et le comptait comme l’un les leurs.
Puis, il évoque les personnes qui ont tiré profit de la Constitution et se sont établies dans les hautes fonctions de l’appareil étatique, sans faire preuve de compétence pour affronter les responsabilités gouvernementales et veiller à une bonne administration des affaires publiques.. Il taxe cette catégorie d’agents publics de mercenaires dans un poème intitulé “la Constitution octroyée” où il a écrit:
Notre Constitution nous a été dictée.
Notre peuple illettré hésite à l’accepter
Ayant le sentiment qu’on cherche à biaiser
Et qu’on veut qu’il approuve une loi imposée.
Quand surgit un problème, il faut se concerter
Pour lui porter remède avec flair et doigté.
Mais nos gouvernants, loin de s’en inquiéter,
Ont l’oreille dure et préfèrent s’entêter.
Ils donnent l’impression, comme dans un couvent,
De manquer de jugeotte et remuer du vent.
Comment peut-on ainsi espérer profiter
De zéros en chiffres démunis d’oeil futé,
De ces aveugles nés qui aident à marcher
Ceux qui, à chaque pas, risquent de trébucher?
Ils les mènent où ils sont de tout dépourvus,
Forçant l’adhésion de promesses pourvue.
Tels sont des gouvernants les moyens saugrenus
Qu’ils mettent en avant en se montrant tout nus.
Si je dois les juger par cette grise mine,
Je dirai: des pierres durcies en fond de mine.
Le recueil de poèmes d’Abderrahman Hajji a vu le jour et, avec lui est apparue sa conscience, tantôt enflammée, tantôt sereinement calme, claire comme l’eau de reches ou troublée comme l’eau souillée. Il s’adresse à nous au tout début du siècle et nous fait vivre une période de notre histoire chargée d’évènements qui allaient sceller le destin de notre pays avant de partir pour ne jamais se reproduire.Il nous apostrophe au nom de ce siècle et nous montre notre visage dans un miroir qui reflète la réalité sans bavure. Nous voyons alors devant nous nos défauts et nos déviations; nos yeux ne nous trompent plus en se laissant couvrir d’un halo d’admiration et de vanité. Si la poésie gagne en prestige en allant chercher les vérités ensevelies sous terre, Abderrahman pourra être considéré comme un poète qui a révélé le fond de sa pensée dans ce domaine. En outre, si la poésie est le miroir de la personnalité du poète, reflétant ses pensées intimes, ses émotions, ses haines et ses amours, Abderrahman tenait à ce que ses poèmes fussent guidés par ces critères.
C’est la raison pour laquelle , avec la parution de son Recueil de Poèmes, il revient de nouveau à la vie; nous le sentons parmi nous, sans que nous soyions en mesure de répondre à ses questions, parce qu’il nous défie au sujet de la lutte contre la corruption des moeurs, du redressement des déviations et du respect des grands principes de morale., dans notre vie individuelle comme dans notre vie collective,
Il revient à la vie, et cette fois pour une longue durée.