Hymne au printemps

L’hymne au Printemps

A l’occasion de la célebration le 29 Août 2015 du cinquantenaire de la disparition de mon père, le regretté Abderrahman Hajji, dont la réputation d’homme de lettres dépassait l’étroite limite de sa ville natale de Salé, je dédie à sa mémoire encore gravée dans les esprits et les coeurs des siens et de tous ceux qui ont eu le privilège de le connaître, l’article ci-dessous qui ne manquera pas de lui rappeler les instants de bonheur que lui procurait la vue d’un beau jardin fleuri où soufflait une brise matinale légère et fraîche rehaussant ses dispositions morales et ravivant chez lui les pensées intimes du promeneur solitaire.

Parmi les créations poétiques inspirées à notre poète, en tant que continuateur des chantres de la nature, il y a lieu de mettre en valeur les images du renouveau manifestées par l’éveil de la faune et de la flore avec le retour du printemps. Notre auteur a composé une de ses plus belles toiles artistiques que la critique était unanime à considérer comme une ode destinée à être chantée tant elle exprime, au travers des émotions personnelles qu’elle recèle, des sentiments communs à la race des hommes.

Le poème soumis à notre analyse est agencé en vers symétriques où il est tenu compte de la variété des mètres et de l’harmonie du système du rythme et des rimes. Il a été adressé de Fès oû il poursuivait ses études à l’Université de la Karawiyine à l’un de ses amis installé à Salé qui avait, comme lui, un talent inné dans le domaine de l’art poétique.

Placé sous le titre “le Printemps des poètes”, il se compose de 12 vers en version arabe, soit 24 vers en version française que, pour les besoins de l’analyse, nous avons ramenés à 6 strophes de 4 vers chacune, réduisant ainsi la totalité du poème à 4 tableaux.

Le premier tableau reflète la majesté des arbres qui assurent au jardin un ombrage permanent, une libre circulation des cours d’eau et un tapis de fleurs qui se bousculent autour des moindres gouttelettes de rosée, avant d’aborder le spectacle des branches qui se courbent pour disputer aux fleurs les gouttes de rosée déposées sur les végétaux.
Le poème commence par saluer le printemps avant de nous inviter à admirer la majesté des arbres :

Saluons le printemps qui nous fait admirer
De la majesté des arbres tous les secrets.
Bercé par une brise des plus agréables,
Il a fait jaillir les cours d’eau calmes et stables.

Les branches se courbent pour recueillir les gouttes
De rosée qui, par un tour de magie, s’égouttent.
Elles arborent leurs plus précieux sourires,
Elles qui, sans la rosée, ne sauraient rire.

Le poète consacre le deuxième tableau aux oiseaux qui attendent l’arrivée du printemps pour faire leurs nids dans les arbres et les haies, “emplissant l’air de leurs gazouillis” et saisit ce moment où l’oreille est charmée par le concert vocal de ces oiseaux du paradis pour reprendre la description des attraits de la nature précédemment entâmée et interrompue afin de permettre aux visiteurs du jardin de jouir pleinement des airs musicaux qui émanent du chant des oiseaux.

Les oiseaux emplissent l’air de leurs gazouillis,
Ravissant ainsi aussi bien la vue que l’ouie.
Ils passent leur temps à louer leur Créateur
Et nichent le soir dans les arbres protecteurs.

On se laisse éblouir ainsi par les secrets
De la nature qui nous cache ses attraits.
On eût dit une vierge qui ôte son voile,
Suscitant un soupir inspiré d’une toile.

En composant son poème qu’il a intitulé “Accueil du Printemps” repris ici sous le titre “Hymne au Printemps”, le poète devait avoir présent à l’esprit quelques poèmes attribués à des poètes anciens, à qui le mérite revient d’avoir créé un genre autonome, indépendant des genres poétiques connus dans la poésie classique et à qui ils ont attribué “Rawdiyyat” et “nawriyyat”.

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Les partis politiques sous le feu de la critique

Il y a cinquante ans, jour pour jour, disparaissait le 19 avril 1965 l’un des poètes les plus talentueux de notre pays, que la critique plaçait déjà, au début du siècle dernier, à un âge où il était encore considéré comme un génie en herbe, à l’avant-garde des grandes figures de la renaissance littéraire et poétique du Maroc et le considérait comme l’un des plus éminents apôtres de la langue et de la culture arabes, désignant ainsi le professeur et homme de lettres, Abderrahman Hajji, dont le nom est resté gravé dans la mémoire collective en tant que continuateur de l’oeuvre de Saad Zaghloul en Egypte. L’homme a formé de nombreux disciples. La plupart des survivants parmi ses contemporains se souviennent encore de lui quand il prenait la parole pour expliquer les origines de certaies subtilités de la langue ou racontait les péripéties de son dernier voyage en terre andalouse. Rares sont en effet les représentants du corps enseignant qui n’ont pas toujours présente à l’esprit la réputation de celui dont nous célébrons aujourd’hui le cinquantenaire d’une mort intervenue à l’âge de 64 ans, soit un âge où la classe intellectuelle compte dans ses rangs des femmes et des hommes en pleine possession de leur génie.

La vie du poète disparu a été jalonnée par une série d’intenses activités politiques et culturelles, dont l’une des premières actions lui a valu un emprisonnement de 15 jours , ce qui lui avait permis d’inaugurer les géôles de l’Administration Coloniale et ce , pour avoir pris l’initiative d’organiser la première manifestation publique à la fin des années 20. Notre poète a également pris fait et cause pour le combat mené par l’émir Abdelkrim contre la coalition des armées espagnole et française en proposant au héros du Rif de mettre à sa disposition son domicile privé dans le but de lui faciliter l’accueil des volontaires et l’organisation des soins apportés aux blessés. De plus, il a été fait appel à sa verve patriotique pour souscrire à un accord de coopération avec des instances dirigeantes de l’Etoile Nord Africaine qui devait être placée sous la direction de Messali Alhaj. On le voyait toujours en train de collecter les fonds nécessaires à l’organisation des bonnes oeuvres. Il était l’une des chevilles ouvrières, au moment de la lutte menée contre ce qu’il était convenu d’appeler le dahir berbère, pour inciter les gens à se rendre à la grande mosquée de Salé afin de participer à une déclamation commune de la prière du Latif. Au moment de l’élaboration du Cahier de revendications, son concours a été sollicité pour proposer les voies et moyens de généraliser l’usage de la langue arabe à travers le pays et de l’imposer comme langue officielle dans le système d’enseignement instauré par la puissance dite protectrice.

Telles étaient, sommairement brossées, les principales étapes qui ont marqué les activités de jeunesse de notre poète. Encore faut-il souligner qu’au lendemain de son admission à l’âge de 29 ans en qualité d’enseignant à l’Ecole des Fils de Notables à Salé, il s’est consacré corps et âme à la mission qui lui a été dévolue, laissant aux autres la possibilité d’exercer leurs talents dans les autres domaines d’activié, y compris le domaine politique. Plus tard, lorsqu’il sera appelé à dispenser des cours de langue et de littérature arabes à la classe réservée à la formation des instituteurs, il a confirmé à un cercle restreint de ses élèves l’ídée qui l’a toujours accompagné au point de devenir son véritable credo, n’hésitant pas à déclarer à qui voulait l’entendre:

“Ma méthode pour répondre aux exigences du devoir national, est de réussir la mission de formation des enseignants en leur inculquant l’esprit patriotique et ce, dans le but de former une nouvelle génération consciente de ses responsabilités et se fixant comme objectif d’avoir le mérite de contribuer à la libération du pays”.

On peut donc dire que notre poète était un patriote convaincu, mais qu’il était un acteur solitaire, n’ayant nul besoin d’être guidé au sein d’un quelconque parti politique. L’objet donc de la présente étude est donc de mettre en lumière cet aspect qui a fait couler beaucoup d’encre et suscité parmi les jeunes une importante controverse.
Partant de là, force nous est donnée d’accompagner Abderrahman Hajji dans son parcours autonome et comprendre les raisons qui l’ont incité à se distancer des partis politiques et à n’accorder
aucune crédibilité à leurs prétendus programmes d’action.

La suite de cette rétrospective sera ainsi entièrement consacrée à ce parcours que notre poète a tenu à effectuer en solitaire, sans jamais se laisser influencer par les mots d’ordre des organisations politiques ou syndicales.

L’Institution Monarchique ayant, à travers l’histoire, représenté la clé de voûte du système politique marocain, n’a vu émerger le premier noyau d’un groupement de jeunes patriotes qu’à partir du début des années trente avec la naissance du Mouvement National et sa transformation en 1934 en Comité d’Action Nationale. Cette formation politique a été perçue, au moment de sa création, comme une organisation qui ne cherchait pas à conquérir le pouvoir par le biais du système électoral, mais davantage, selon la formule de Robert Rézette, auteur de l’ouvrage sur “les Partis Politiques Marocains” à “s’ériger en une machine de propagande” destinée à fustiger le pouvoir du Protectorat qui s’était installé au Maroc. Elle visait de jouer le rôle d’un outil de revendication des aspirations du peuple marocain à l’indépendance et envisageait de mettre au point un plan de réformes regroupant les doléances que la classe des jeunes intellectuels avait à l’encontre du pouvoir colonial.

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Hommage aux grandes figures littéraires de la Nahda.

Dès sa prime jeunesse, Abderrahman a développé un profond engouement pour le mouvement culturel suscité par la Renaissance arabe et a manifesté un très vif intérêt pour la poésie moderne qui lui parvenait du Proche et du Moyen Orient, où elle s’était propagée au cours du XIXème et au début du XXe siècle. Il était impressionné par l’ampleur du mouvement qu’avait pris la tradition de culture islamique en Egypte où l’Université Al Azhar, secondée par les médersas et autres collèges du Caire, jouait un rôle prépondérant, tandis qu’en Irak, les centres de Baghdad, Mossoul et Basra, ainsi que le grand Najaf et Karbala maintenaient une longue tradition éducative, En revanche, l’éducation islamique était moins centralisée en Syrie qu’elle ne l’était en Egypte et en Irak. Seuls émergeaient dans ce domaine les centres de Damas, Alep et Tripoli, auxquels étaient rattachées les écoles provinciales de Jérusalem, de Naplouse et les multiples médersas éparpillées ça et là dans le pays. Pendant qu’en Egypte, le système éducatif était fortement centralisé entre les mains de cheikhs réputés pour le très haut niveau de culture et des sciences linguistiques qu’ils dispensaient à l’Université du Caire, en Syrie il était au contraire caractérisé par une plus grande ouverture sur le monde extérieur et disposait ainsi d’un horizon bien plus étendu que celui de l’Egypte, surtout lorsqu’on pense que la Syrie englobait dans sa sphère géographique les régions du Liban et de la Palestine et avait des liens privilégiés avec certains pays limithrophes comme la Turquie qui étendait sa domination sur de vastes territoires de l’Europe Orientale placés sous la dépendance de l’Empire Ottoman.

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La langue poétique, par Ahmed Chanoun

Extraits du mémoire sur “la portée de la langue poétique dans l’oeuvre d’Abderrahman Hajji” réalisé en 1994 par Ahmed Chanoun en vue de l’obtention de la license ès lettres.

Les débuts de la littérature marocaine ont fait l’objet de critiques et de jugements malveillants. Il leur était reproché tantôt d’imiter le style d’écriture du fiqh, tantôt d’être une simple continuation de la production littéraire antérieure. Il a fallu attendre les études réalisées au tournant du siècle pour voir passer les écrits littéraires de l’étape de l’autodéfense à celle de la confirmation de leur identité, ce qui a permis à la littérature marocaine de redorer son blason en prenant conscience de son ipséité.

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Hommage aux grands maîtres de l’Age d’Or

Nous avons relevé dans le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji une série de textes où il est fait référence à un grand poète de l’âge d’or de la littérature ancienne. Ce réflexe lui était d’autant plus familer que notre poète était en même temps un enseignant de la langue et de la littérature arabes et se trouvait, au moment de la préparation de ses cours, en présence de textes littéraires ou de fragments de poèmes qui lui servaient de sources d’inspiration pour revoir éventuellement la conception de l’un ou l’autre de ses poèmes encore à l’état de gestation. Il saisissait cette occasion pour constituer une banque de données qu’il mettait à la disposition de ses élèves désireux d’améliorer leur niveau de connaissances linguistiques et littéraires.

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Introduction

Les années de formation et d’apprentissage

Né le 6 avril 1901 dans la ville de Salé, sise dans la zône côtière du littoral atlantique marocain, Abderrahman Hajji est l’aîné d’une famille de six enfants. Portant le même prénom que le premier des arrière-grands pères connus de cette famille, dont l’arrivée au Maroc remontait, selon la mémoire collective, à l’époque du règne du Sultan Moulay Ismael et dont le choix de s’installer dans “la Cité des Corsaires” était dicté par la volonté d’apporter sa contribution à l’effort du Jihad contre les puissances conquérantes, le Portugal et l’Espagne en particulier, qui se partageaient les places fortes le long des côtes marocaines, son père était propriétaire de biens immobiliers et s’adonnait à un commerce florissant d’articles d’argenterie qu’il importait de Grande Bretagne pour les écouler parmi les grandes familles bourgeoises de l’époque.

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Retour d’un poète à la vie, par Dr. Mohammed Zniber

A l’occasion de la parution du Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji, la revue de langue arabe “la culture marocaine” a publié dans le 4ème No de sa première année, daté de Nov.-Déc. 1991, une étude de Dr Mohammed Zniber, professeur d’histoire à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines à Rabat, dont ci-dessous le texte intégral:

De quoi vit le vrai poète? Avec sa poésie. Tu pourras me dire qu’il vit, comme tout être humain, de nourriture, d’eau et d’air, qu’il doit dormir au moment de dormir et se réveiller quand il faut se réveiller et qu’il travaille pour gagner son pain quotidien. Je te réponds que ce que tu dis est juste dans la mesure où nous prenons en considération les apparences qui sont souvent trompeuses. Tout ce que tu viens de mentionner fait partie des besoins biologiques auxquels le poète ne fait guère attention et ne pense même pas. Il estime qu’il ne commence à vivre qu’après avoir ouvert la porte qui demeure fermée devant beaucoup d’autres gens, celle du monde poétique qu’il affectionne en permanence. Il n’est conscient de son existence que s’il a accès au monde de la rime et de l’harmonie et est comme le rossignol qui ne goûte les délices de la vie que quand il saute d’un arbre à un autre, d’une branche à une autre, gazouillant et chantant des airs dans une langue que ceux qui la connaissent disent que c’est là une langue poétique pure.

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Le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji, par Kacem Zhiri

Pierre angulaire dans l’édifice de l’imagination créatrice

Les milieux littéraires ont réservé un accueil chaleureux au Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji après sa publication qui a enrichi la bibliothèque marocaine d’expression arabe de poèmes appelés à durer ad vitam aeternam. La production poétique d’Abderrahman Hajji est restée enfermée pendant plusieurs décades dans des tiroirs auxquels personne n’avait accès jusqu’au jour où le dévouement d’un groupe parmi les fidèles amis du défunt, qui adorent la poésie et tiennent à sauver les oeuvres menacés de disparition et celles dont il ne reste plus que des vestiges épargnés par les caprices du temps, ont conjugué leurs efforts pour donner à ce Recueil l’occasion de voir le jour et d’organiser il y a une semaine sa présentation au public dans une grande librairie de Rabat où il a été procédé à la signature des ouvrages mis en vente et ce, en présence d’un nombre important de professeurs universitaires et de membres de la famille du poète disparu.

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Auprès du professeur Abderrahman Hajji, par Mustafa Nejjar

Il n’échappe à aucun esprit sain, constamment en éveil, la main sur la conscience, que l’enseignement des langues est une obligation qui s’impose, sans qu’il soit permis de l’ignorer et qu’il est un devoir inéluctable qui ne tolère aucune négligence en même temps qu’un message sacré destiné à l’homme conscient du respect de ses apports à la connaissance. La protection d’une langue de toutes les déficiences et intrusions, sa préservation de toute déviation ou modification, le dévouement qu’on doit lui porter par tous les moyens et sans motif préalable, sont autant d’actions qu’il est indispensable d’entreprendre et autant de démarches qui exigent d’être placées au premier rang de nos préoccupations, en dépit des aléas de la vie, des bouleversements des rôles et de la succession des générations.

Je n’ai aucun regret pour les lieux désertés
Mais je regrette ceux qui y ont habité.
Ils sont partis laissant après eux l’air sournois
Mais d’eux j’ai gardé dans mon coeur un feu de joie.

Que Dieu couvre de sa bénédiction notre maître sidi Abderrahman Hajji et aromatise la terre qui l’abrite

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Le professeur Abderrahman Hajji tel que je l’ai connu, par le poète Wadia Asafi

A l’occasion de la publication du Recueil de Poèmes du défunt Abderrahman Hajji dans sa première édition en 1991, le poète et homme de lettres Wadia Asafi a tenu à participer à la cérémonie de commémoration du poète disparu en brossant un tableau succint des circonstances qui l’ont conduit à porter son choix sur la ville de Salé pour s’y installer, après avoir été frappé par une mesure d’interdiction de résidence à Meknès et sa région, prise à son encontre par les autorités du Protectorat au mois d’avril 1951, l’obligeant de confirmer régulièrement r aux responsables de l’Administration coloniale son lieu de séjour, afin de permettre aux services de police d’effectuer des contrôles de vérification du lieu où il était censé se trouver et d’être en mesure à tout moment de suivre ses mouvements à l’occasion de chacun de ses déplacements.

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