Les partis politiques sous le feu de la critique

L’Institution Monarchique ayant, à travers l’histoire, représenté la clé de voûte du système politique marocain, n’a vu émerger le premier noyau d’un groupement de jeunes patriotes qu’à partir du début des années trente avec la naissance du Mouvement National et sa transformation en 1934 en Comité d’Action Nationale. Cette formation politique a été perçue, au moment de sa création, comme une organisation qui ne cherchait pas à conquérir le pouvoir par le biais du système électoral, mais davantage, selon la formule de Robert Rézette, auteur de l’ouvrage sur “les Partis Politiques Marocains” à “s’ériger en une machine de propagande” destinée à fustiger le pouvoir du Protectorat qui s’était installé au Maroc. Elle visait de jouer le rôle d’un outil de revendication des aspirations du peuple marocain à l’indépendance et envisageait de mettre au point un plan de réformes regroupant les doléances que la classe des jeunes intellectuels avait à l’encontre du pouvoir colonial.

Par conséquent, n’ayant guère la prétention d’accéder au pouvoir, cette nouvelle entité ne pouvait, pour assurer son maintien sur la scène politique, que se prévaloir de sa confiance en la personne du Roi et se résoudre à fournir aux pouvoirs publics les compétences nécessaires au fonctionnement de l’appareil étatique.

Au courant des années trente, alors que notre poète fondait de grands espoirs sur les avantages que notre pays pouvait recueillir de la mobilisation, toutes tendances confondues, des nationalistes qui constituaient la base du Comité d’Action Nationale, il a dû, dès cette époque, déchanter de ses illusions après avoir assisté à l’éclatement de ce Comité qu’un conflit de personnes avait réduit à se scinder en deux formations antagonistes:

. le Parti National, qui sera plus tard baptisé Parti de l’Istiqlal sous l’égide du leader Allal El Fassi,
. et le mouvement nationaliste autonome, appelé Haraka Qawmiya , qui prendra plus tard le titre de Parti Démocratique de l’Indépendance sous la direction de Mohammed Hassan El wazzani.

Cette scission a contribué à créer un véritable fossé entre les adeptes des deux partis qui se sont livrés à des querelles intestines ouvrant ainsi une période de troubles avec quelquefois des affrontements sanglants entre les partisans de ces deux clans rivaux.. Le Maroc venait à peine d’avoir accès à l’indépendance que les rivalités partisanes qui s’y étaient manifestées pendant la période du Protectorat, ont repris de plus belle, donnant lieu à des luttes effrénées à travers le pays. Le parti de l’Istiqlal, sorti grandi de la lutte pour l’indépendance menée conjointement avec le pouvoir monarchique et qui, au moins sur ce plan, pouvait rívaliser avec l’autorité du Roi, a choisi d’exposer le parti démocratique de l’indépendance fondé en 1946, à une hostilité sans précédent vis à vis de ceux qui avaient la malchance de se ranger sous la bannière de cette formation politique. Notre poète, qui était à l’écoute de ces querelles intestines, où une partie de la communauté patriotique soumettait la partie adverse à une véritable chasse aux sorcières, a été scandalisé en apprenant qu’aux environs de Tétouan un pénitencier clandestin, tombé actuellement dans l’oubli, abritait une fosse commune qui servait à dissimuler les disparitions imputées au parti qui en était le maître d’oeuvre., à savoir Dar El Bricha, où étaient incarcérés les militants du PDI que les partisans du parti de l’Istiqlal s’évertuaient à traquer dans l’ensemble du pays,

La chronique de l’époque a même fait état d’un massacre sans précédent perpétré à Souk El Arbaâ du Gharb où les cadres du PDI étaient réunis en 1958. Parmi les victimes, la ville de Salé a eu à déplorer la mort de l’un des plus éminents représentants de ce parti. Au demeurant, on a également enregistré une série d’attentats à Khémisset, à Taza et à Oujda.
Le spectacle désolant auquel le poète a assisté l’a alors confirmé dans la conviction que le système des partis était, à l’instar de Janus, un phénomène à deux faces:

. une face positive où deux ou plusieurs partis cherchent à trouver un terrain d’entente pour assurer une certaine stabilité politique;

. et une face négative, où l’un des partis en présence est souvent à court d’idées et se trouve dans l’obligation de chercher ses arguments dans la basse calomnie et le recours à un odieux arsenal d’invectives.

Notre poète ne pouvait voir dans de tels agissements qu’autant de témoignages d’un manque total de dignité et d’un dérapage désastreux d’une ligne de conduite qui ne faisait guère honneur à la réputation du parti qu’ils représentent. Au demeurant, ils contribuaient, ce faisant, à dévaloriser la fonction qu’ils étaient censés exercer pour rehausser leur conception de la représentation nationale et faire preuve d’une certaine intégrité d’esprit, seule à même de leur permettre d’être aussi proches que possible des normes et des valeurs requises par les qualités intrinsèques de toute identité politique.

Cette idée a été formulée de la façon la plus claire dans un poème adressé à la nation sous le titre ‘Ma patrie, de ton état actuel à ton devenir”, dont ci-dessous un fragment que nous en avons extrait:
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La haine nous conduit vers une fausse route
Mon pays joue de malheur sans qu’il s’en doute
Une incompatibilité d’humeur sévit
Dans ses rangs et, en tout ou partie, lui survit.

Je vois les gens s’inciter à s’entrehaïr
Les uns les autres dans un accès de délire
Ils donnent l’impression de vouloir s’affronter
Au combat, qui fait fi des liens de parenté

Ils vivent dans la haine et l’animosité
Se vautrant dans l’injure et les atrocités
Chacun voit en son frère un ennemi juré,
S’en indigne comme s’il en était outré

Quelques vers plus loin, le poète tient à exprimer ce qu’il ressent à l’évocation de certains dirigeants des partis, auxquels il dénie toute aptitude à prétendre diriger un peuple après l’avoir divisé et créé en son sein les rancoeurs de l’esprit partisan:

Certains prétendent être aptes à diriger
Un peuple qu’ils ont divisé et outragé.

Comme on vient de le mentionner, notre poète a toujours gardé ses distances par rapport aux formations politiques en leur reprochant de ne pas être en mesure de répondre aux attentes du public qui se révèlent de plus en plus nombreuses et touchent des domaines de plus en plus variés et contradictoires. La question se pose dès lors de savoir les raisons profondes qui l’ont amené à s’ériger en censeur des partis politiques, faisant ainsi sien le jugement peu flatteur formulé par la critique littéraire qui estime que “les partis politiques ont une très mauvaise image de l’opinion publique et qu’ils sont accusés d’être incapables de trouver des solutions aux multiples attentes, souvent contradictoires des citoyens”.

Voici du reste ce que notre auteur a écrit dans un poème élégiaque qu’il avait adressé à Sa Majesté Mohammed V au sujet du rôle néfaste qu’il attribue à l’attitude négative des partis:

L’adhésion aux partis a pris de l’extension
S’engageant dans le noir en pleine ébulition
Les partis débordent ainsi de vanité
Tous y sont égaux, chef et le plus mal noté.

Un corbeau de malheur a croassé parmi eux
Semant la discorde entre nouveaux et vieux
Le peuple ne connaît ni union ni entente
Sauf en religion qui bannit la mésentente

Si l’on nous avait appris à la respecter
Elle nous aurait donné ses fruits sans trop tarder
Et aurait effacé du coeur de la jeunesse
La rancoeur que le chaos maintient dans la détresse

L’esprit partisan l’a tout-à-fait ereintée
Sa division va durer comme redouté
A tout moment, naîtront de nouvelles blessures
Entraînant lamentations et nouveaux parjures

Puis, s’adressant à la jeunesse, il l’exhorte à avoir toujours à l’esprit l’impérieuse nécessité de brandir tout haut le fanion de la cause nationale, que ce soit sous l’égide ou non d’un parti politique. Voici en quels termes il fait appel à la fibre patriotique:

Enfants de la patrie, levez-vous et soyez
Tel un bâtiment conçu pour ne pas ployer
Concertez-vous, vous êtes votre seul garant
Ordonnez tous vos biens que guette le néant.

Visez bien votre cible et soyez une armée
Qui combat le mal pour le réduire à jamais
Laissez derrière vous toutes vos différences
Marchez en rangs ordonnés et bien en cadence.

Puis il revient à l’origine du mal qu’il a sacrifié sa vie à vouloir éradiquer, espérant livrer un message impartial, dénué de toute ambition politicienne, en insistant sur le fait que:

Notre mal, c’est la division et la misère
C’est l’effritement, mais aussi la muselière
Notre mal vient du leadership auquel aspire
Chaque quidam rêvant d’être le point de mire

Le poète termine son exhortation en invitant la jeunesse montante à ne pas sacrifier les objectifs de la lutte politique à la tentation de leur préférer l’esprit de clan tel
qu’on peut le concevoir en optant pour l’engagement partisan. L’auteur termine son poème en invitant la foule de ses jeunes auditeurs à s’unir et serrer les rangs et surtout à ne pas prendre position en cas de conflits d’intérêts. Voici ce qu’il a écrit à ce sujet:

Prenez vos affaires en mains, constituez
Un corps de riposte aux luttes habitué
Laissez derrière vous toutes vos divergences
Un assaut ordonné donne de l’assurance.

Les conflits d’intérêts des clans antagonistes
Leur coûtent cher et nuisent à leurs vues réalistes
Abandonnez donc tout ce qui vous préoccupe
Et dont l’aspect pusillanime vous rend dupes.

Certains historiens, à l’instar du Dr Mohammed Zniber,ont tenu à lever le voile sur la vision que l’auteur avait de la politique. Is ont mis l’accent sur les repères qui aident à situer l’oeuvre dans son contexte historique et biographique. Parmi les thèmes abordés dans les différentes analyses, aucun d’eux n’a manqué de dévoiler la conception que le poète avait “d’une certaine idée du Maroc”

Au cours des réunions qu’il organisait à son domicile, plusieurs thèmes d’actualité étaient débattus et les discussions autour de la dégradation de la situation qui portait un grave préjudice à la cause nationale étaient pratiquement au centre de tous les débats auxquels Abderrahman participait avec le même élan patriotique et la même fibre que celle qui vibrait au cours de ses jeunes années.

Toutefois, en voyant qu’il prenait de l’âge et qu’en outre, il était atteint d’une maladie incurable, il a fini par se convaincre que le meilleur moyen pour lui de persévérer dans la lutte pour libérer la patrie du joug colonial était de continuer à accomplir la tâche éducative qui lui incombait et de s’en acquitter avec sérieux et abnégation.

“Ma méthode pour répondre aux exigences du devoir national, disait-il, est de réussir la mission de formation des enseignants en leur inculquant l’esprit patriotique et ce, dans le but de former une nouvelle génération consciente de ses responsabilités et se fixant comme objectif d’avoir le mérite de contribuer à la libération du pays”.

Abderrahman a fait preuve tout au long de sa vie d’une indépendance d’esprit qui a profondément marqué son parcours politique. Il a préféré mener ce parcours en solitaire, n’ayant nul besoin de se laisser guider par qui que ce fût.. Il n’hésitait pas à soumettre gouvernants et gouvernés à l’âpreté d’une critique acerbe, dénonçant et fustigeant l’injustice, ne ménageant ni l’appareil étatique, ni les organisations syndicales et politiques, ni encore moins certaines associations qui se disaient d’utilité publique et les confréries prétendument religieuses qui s’acharnaient à défendre les aspects les plus désuets des anciennes traditions qui ont maintenu la nation dans un lamentable état rétrograde.

Il suffit de parcourir le poème qu’il a intitulé : “Le dépit des opprimés” pour se rendre compte qu’il ne craignait pas de porter le pseudonyme qui lui était attribué de “Conscience du peuple” et de s’ériger en véritable “tribun de la plèbe” pour réclamer les droits spoliés de ses congénères du menu peuple. Il a notamment écrit dans ce poème considéré parmi les plus virulents de sa création poétique:

Laissons les opprimés crier tout leur dépit,
L’injustice ne leur a ménagé aucun répit.
Secoués de honte, les voilà humiliés,
Flétris dans leur honneur et tous leurs droits spoliés.

Ils sont entre les mains de hordes de tyrans,
Qui plantent dans leur chair leurs crocs tâchés de sang
Et font des prouesses pour prétendre alléger
Les douleurs de leurs plaies où le sang s’est figé.

Le poète a eu la malchance d’avoir été atteint du diabète à l’âge de trente ans et, depuis, son état n’a fait qu’empirer.

“Cet état, écrit Dr Mohammed Zniber dans un article paru au No 40 de Novembre-Décembre 1991 de la revue d’expression arabe “la culture marocaine”, est celui de beaucoup de grands écrivains qui comptent parmi les sommités du monde littéraire, comme Marcel Proust dont l’asthme a conditionné l’existence et qui passait la plus grande partie de la journée au lit, à demi couché, condamné lui aussi à mener une vie de reclus. Il est mort jeune, à l’âge de cinquante deux ans, ce qui ne l’a pas empêché de passer pour l’un des plus grands écrivains du siècle”.

L’auteur de l’article poursuit son analyse par une réflexion hautement philosophique en se posant la question de savoir s’il n’existe pas une relation de cause à effet entre la maladie et le génie. Il en est ainsi venu à citer l’exemple du poète tunisien Abou Alkassem Chabbi, qui était atteint d’une maladie du coeur et décrivait dans une impeccable envolée de style le mal qui le rongeait, à l’instar de notre poète qui nous a légué un de ses plus beaux fleurons intitulé “Quinte de toux d’un phtisique ou cri d’un être abandonné”. où il se plaignait du sort qui lui était réservé . Ecoutons-le:

Un malade condamné à rester soumis,
Oublié de tous, y compris de ses amis,
Est le seul à devoir endurer son calvaire
Et du mal qui l’étreint à payer le salaire.

Il a passé sa vie à fournir des efforts,
Pour apprendre aux jeunes à redresser leurs torts.
Pour tout remerciement, ils l’ont tous ignoré,
Lui ont tourné le dos et l’ont presque abhorré.

En évitant de participer directement à l’activité de l’un ou l’autre des partis qui se disputaient le pouvoir et s’adonnaient à une confrontation dépassant souvent les limites de la décence, voire de la simple courtoisie, l’auteur a dû faire face à certaines critiques émanant d’une partie de ses élèves lui reprochant de faire cavalier seul au lieu de contribuer à renforcer les rangs du Mouvement National.

Jamais le maître n’a été autant courroussé que par ce type de reproche qui ne faisait aucun cas des efforts qu’il n’avait cessé d’entreprendre, à titre personnel, pour montrer aux nouvelles générations le vrai chemin de la lutte patriotique.

Il a aussitôt pris la plume et s’est mis à fustiger ces jeunes qui étaient certes pleins d’ardeur et de zèle pour défendre les idées et les prises de position nationalistes, mais qui se trompaient lourdement sur son compte et ont failli dans le style de communication et de discussion avec le professeur qu’il était. Voici le texte du poème qu’il a improvisé à cette occasion et intitulé “Triomphe de la vérité” :

La vérité est mon principe et ma devise
Et mon meilleur habit l’accent de la franchise.
Ma vie durant, l’idée ne m’est jamais venue
De voiler dans la honte un secret de vertu

Malheur à tous ceux que les gens pointent du doigt
L’hypocrisie les livre à leur mauvaise foi
Ila se plaisent à travestir la vérité
Moyennant argent et biens qu’ils croient mériter.

Puis, le poète s’attaque à ses détracteurs dans la seconde partie du poème où il donne libre cours à sa verve pamphlétaire :

Mon parti pris pour la vérité me condamne
A recevoir des coups répétés et infâmes
De détracteurs dont le mérite me revient
De les avoir formés et initiés au bien.

Puis, après quelques vers, il entend fustiger l’aveugle parti pris de ses interlocuteurs en déclarant que l’appartenance à un parti est souvent de nature à exacerber les passions et à être quelquefois la cause de heurts consécutifs à de graves discensions parmi les amis les plus proches, voire au sein d’une même famille dont les membres se réclament tantôt d’une formation politique, tantôt d’une autre et brandissent des mots d’ordre diamétralement opposés les uns des autres.

Cette ignorance va chercher son origine
Dans mes dénonciations des luttes intestines
Que se livraient entre eux les partis politiques,
Imbus de leur pouvoir, ignorant toute éthique.

Qu’à cela ne tienne. Fort de ses idées et de sa position à l’égard des partis désormais connue de tous,

Pour une réforme de l’Institution Monarchique

Vers la fin de sa vie, le poète a donné libre cours à son esprit patriotique en consacrant la plupart de ses poèmes à l’Institution Monarchique et à l’organisation du pouvoir au Maroc. Il a mis l’accent tantôt sur les rapports des gouvernants et des gouvernés, tantôt sur les problèmes institutionnels.

Dans un discours improvisé par le poète Moulay Ali Skalli au cours d’une soirée littéraire initiée par les instances dirigeantes de l’Union des Ecrivains du Maroc en 1992, l’auteur a dit en substance:

“Dans ce domaine, Abderrahman Hajji a atteint les sommets de son art, en disant ce qu’il avait à dire avec le maximum de force et de conviction. Permettez-moi de vous lire quelques uns des poèmes où il a abordé la problématique constitutionnelle. Abderrahman a consacré une partie non négligeable de sa production poétique au problème de la Constitution, au point où il serait possible d’en faire un recueil séparé. Il a vécu comme chacun d’entre nous toutes les péripéties par lesquelles le projet de la première Constitution est passé, depuis la période de son élaboration jusqu’à celle que nous avons vécue après son adoption par voie de referendum”.

Le conférencier a poursuivi son analyse en mettant l’accent sur le fait qu’”au début, le poète était très optimiste en nous faisant connaître les objectifs et l’importance de toute Constitution; puis, il a continué à en faire l’éloge au lendemain de son entrée en vigueur. Mais, il n’a pas tardé à se désillusionner au moment où elle a été mise en pratique. C’est alors qu’il s’est mis à l’attaquer avec une telle virulence que pas un poète avant lui n’a mise dans aucune de ses diatribes”.

En 1965, alors qu’il lui restait à peine une quarantaine de jours à vivre, avant sa disparition intervenue le 29 avril 1965, notre poète a appris qu’une grande manifestation estudiantine venait d’être sévèrement réprimée à Casablanca, par les forces de l’ordre placées sous le commandement du Ministre de l’Intérieur de l’époque. Mais, il était loin de penser que la répression de cette manifestation allait donner prétexte le 7 Juin 1965 à l’abrogation de la première Constitution du Maroc qui n’aura ainsi duré que l’espace de deux ans et demi, pour ouvrir la voie à l’instauration de l’état d’exception ayant entraîné la dissolution du parlement et l’exercice des pleins pouvoirs par le Monarque.

Hommage aux grandes figures littéraires de la Nahda.

Dès sa prime jeunesse, Abderrahman a développé un profond engouement pour le mouvement culturel suscité par la Renaissance arabe et a manifesté un très vif intérêt pour la poésie moderne qui lui parvenait du Proche et du Moyen Orient, où elle s’était propagée au cours du XIXème et au début du XXe siècle. Il était impressionné par l’ampleur du mouvement qu’avait pris la tradition de culture islamique en Egypte où l’Université Al Azhar, secondée par les médersas et autres collèges du Caire, jouait un rôle prépondérant, tandis qu’en Irak, les centres de Baghdad, Mossoul et Basra, ainsi que le grand Najaf et Karbala maintenaient une longue tradition éducative, En revanche, l’éducation islamique était moins centralisée en Syrie qu’elle ne l’était en Egypte et en Irak. Seuls émergeaient dans ce domaine les centres de Damas, Alep et Tripoli, auxquels étaient rattachées les écoles provinciales de Jérusalem, de Naplouse et les multiples médersas éparpillées ça et là dans le pays. Pendant qu’en Egypte, le système éducatif était fortement centralisé entre les mains de cheikhs réputés pour le très haut niveau de culture et des sciences linguistiques qu’ils dispensaient à l’Université du Caire, en Syrie il était au contraire caractérisé par une plus grande ouverture sur le monde extérieur et disposait ainsi d’un horizon bien plus étendu que celui de l’Egypte, surtout lorsqu’on pense que la Syrie englobait dans sa sphère géographique les régions du Liban et de la Palestine et avait des liens privilégiés avec certains pays limithrophes comme la Turquie qui étendait sa domination sur de vastes territoires de l’Europe Orientale placés sous la dépendance de l’Empire Ottoman.

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La langue poétique, par Ahmed Chanoun

Extraits du mémoire sur “la portée de la langue poétique dans l’oeuvre d’Abderrahman Hajji” réalisé en 1994 par Ahmed Chanoun en vue de l’obtention de la license ès lettres.

Les débuts de la littérature marocaine ont fait l’objet de critiques et de jugements malveillants. Il leur était reproché tantôt d’imiter le style d’écriture du fiqh, tantôt d’être une simple continuation de la production littéraire antérieure. Il a fallu attendre les études réalisées au tournant du siècle pour voir passer les écrits littéraires de l’étape de l’autodéfense à celle de la confirmation de leur identité, ce qui a permis à la littérature marocaine de redorer son blason en prenant conscience de son ipséité.

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Hommage aux grands maîtres de l’Age d’Or

Nous avons relevé dans le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji une série de textes où il est fait référence à un grand poète de l’âge d’or de la littérature ancienne. Ce réflexe lui était d’autant plus familer que notre poète était en même temps un enseignant de la langue et de la littérature arabes et se trouvait, au moment de la préparation de ses cours, en présence de textes littéraires ou de fragments de poèmes qui lui servaient de sources d’inspiration pour revoir éventuellement la conception de l’un ou l’autre de ses poèmes encore à l’état de gestation. Il saisissait cette occasion pour constituer une banque de données qu’il mettait à la disposition de ses élèves désireux d’améliorer leur niveau de connaissances linguistiques et littéraires.

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Introduction

Les années de formation et d’apprentissage

Né le 6 avril 1901 dans la ville de Salé, sise dans la zône côtière du littoral atlantique marocain, Abderrahman Hajji est l’aîné d’une famille de six enfants. Portant le même prénom que le premier des arrière-grands pères connus de cette famille, dont l’arrivée au Maroc remontait, selon la mémoire collective, à l’époque du règne du Sultan Moulay Ismael et dont le choix de s’installer dans “la Cité des Corsaires” était dicté par la volonté d’apporter sa contribution à l’effort du Jihad contre les puissances conquérantes, le Portugal et l’Espagne en particulier, qui se partageaient les places fortes le long des côtes marocaines, son père était propriétaire de biens immobiliers et s’adonnait à un commerce florissant d’articles d’argenterie qu’il importait de Grande Bretagne pour les écouler parmi les grandes familles bourgeoises de l’époque.

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Retour d’un poète à la vie, par Dr. Mohammed Zniber

A l’occasion de la parution du Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji, la revue de langue arabe “la culture marocaine” a publié dans le 4ème No de sa première année, daté de Nov.-Déc. 1991, une étude de Dr Mohammed Zniber, professeur d’histoire à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines à Rabat, dont ci-dessous le texte intégral:

De quoi vit le vrai poète? Avec sa poésie. Tu pourras me dire qu’il vit, comme tout être humain, de nourriture, d’eau et d’air, qu’il doit dormir au moment de dormir et se réveiller quand il faut se réveiller et qu’il travaille pour gagner son pain quotidien. Je te réponds que ce que tu dis est juste dans la mesure où nous prenons en considération les apparences qui sont souvent trompeuses. Tout ce que tu viens de mentionner fait partie des besoins biologiques auxquels le poète ne fait guère attention et ne pense même pas. Il estime qu’il ne commence à vivre qu’après avoir ouvert la porte qui demeure fermée devant beaucoup d’autres gens, celle du monde poétique qu’il affectionne en permanence. Il n’est conscient de son existence que s’il a accès au monde de la rime et de l’harmonie et est comme le rossignol qui ne goûte les délices de la vie que quand il saute d’un arbre à un autre, d’une branche à une autre, gazouillant et chantant des airs dans une langue que ceux qui la connaissent disent que c’est là une langue poétique pure.

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Le Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji, par Kacem Zhiri

Pierre angulaire dans l’édifice de l’imagination créatrice

Les milieux littéraires ont réservé un accueil chaleureux au Recueil de Poèmes d’Abderrahman Hajji après sa publication qui a enrichi la bibliothèque marocaine d’expression arabe de poèmes appelés à durer ad vitam aeternam. La production poétique d’Abderrahman Hajji est restée enfermée pendant plusieurs décades dans des tiroirs auxquels personne n’avait accès jusqu’au jour où le dévouement d’un groupe parmi les fidèles amis du défunt, qui adorent la poésie et tiennent à sauver les oeuvres menacés de disparition et celles dont il ne reste plus que des vestiges épargnés par les caprices du temps, ont conjugué leurs efforts pour donner à ce Recueil l’occasion de voir le jour et d’organiser il y a une semaine sa présentation au public dans une grande librairie de Rabat où il a été procédé à la signature des ouvrages mis en vente et ce, en présence d’un nombre important de professeurs universitaires et de membres de la famille du poète disparu.

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Auprès du professeur Abderrahman Hajji, par Mustafa Nejjar

Il n’échappe à aucun esprit sain, constamment en éveil, la main sur la conscience, que l’enseignement des langues est une obligation qui s’impose, sans qu’il soit permis de l’ignorer et qu’il est un devoir inéluctable qui ne tolère aucune négligence en même temps qu’un message sacré destiné à l’homme conscient du respect de ses apports à la connaissance. La protection d’une langue de toutes les déficiences et intrusions, sa préservation de toute déviation ou modification, le dévouement qu’on doit lui porter par tous les moyens et sans motif préalable, sont autant d’actions qu’il est indispensable d’entreprendre et autant de démarches qui exigent d’être placées au premier rang de nos préoccupations, en dépit des aléas de la vie, des bouleversements des rôles et de la succession des générations.

Je n’ai aucun regret pour les lieux désertés
Mais je regrette ceux qui y ont habité.
Ils sont partis laissant après eux l’air sournois
Mais d’eux j’ai gardé dans mon coeur un feu de joie.

Que Dieu couvre de sa bénédiction notre maître sidi Abderrahman Hajji et aromatise la terre qui l’abrite

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Le professeur Abderrahman Hajji tel que je l’ai connu, par le poète Wadia Asafi

A l’occasion de la publication du Recueil de Poèmes du défunt Abderrahman Hajji dans sa première édition en 1991, le poète et homme de lettres Wadia Asafi a tenu à participer à la cérémonie de commémoration du poète disparu en brossant un tableau succint des circonstances qui l’ont conduit à porter son choix sur la ville de Salé pour s’y installer, après avoir été frappé par une mesure d’interdiction de résidence à Meknès et sa région, prise à son encontre par les autorités du Protectorat au mois d’avril 1951, l’obligeant de confirmer régulièrement r aux responsables de l’Administration coloniale son lieu de séjour, afin de permettre aux services de police d’effectuer des contrôles de vérification du lieu où il était censé se trouver et d’être en mesure à tout moment de suivre ses mouvements à l’occasion de chacun de ses déplacements.

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Jeunesse, Quo Vadis?

La défense de la langue arabe est mise en valeur dans le poème intitulé “l’inconduite des jeunes” où l’auteur fustige le comportement inqualifiable d’une certaine catégorie de la jeune génération qui tourne le dos à sa propre culture et accorde plus d’intérêt aux vertus de la langue de l’occupant qu’à celle de ses ancêtres. Il l’exhorte à prendre exemple sur le maître à penser Abou Chouaib Doukkali. Cette exhortation est exprimée avec force dans la seconde partie du poème où nous relevons les vers suivants qui nous indiquent où le poète va chercher ses sources d’inspiration. Ecoutons-le:

Je parcours avec mes pensées le champ des rimes
Et nage en poète dans une mer sublime.
Je pénètre dans des jardins fleuris d’idées,
En cueille les mûres dont ils sont inondés.

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